mercredi 14 octobre 2020

           La convivialité et le travail avec les parents...est-ce possible?




Vers une définition consistante de la convivialité?


On peut favoriser la « convivialité » sans le savoir, tout comme on peut appeler « conviviale » une ambiance de travail, souhaitée  par le management, mais qui ne l’est pas vraiment. Que recouvre ce terme présent dans nos discours d’aujourd’hui?

   Ce mot sympathique apparaît en 1825 sous la plume du célèbre gastronome Brillat-Savarin (1).

Il désigne « le goût des réunions joyeuses et des festins, le plaisir de vivre ensemble ».

  « C’est l’expression d’un art de vivre national qui évoque la bonne chère, le partage, la chaleur de l’amitié ».

La convivialité s’enracine dans un sentiment d’appartenance communautaire et un plaisir lié à l’oralité. Pas de convivialité sans « bonnes nourritures » partagées.


    Pour que le mot trouve une consistance plus conceptuelle, il faut attendre le philosophe Yvan Illich et son livre de 1973 «La convivialité »(2). 

Illich tente d’ouvrir des perspectives théoriques pour sortir de la société industrielle qu’elle soit libérale ou communiste.  

Il écrit: « La crise généralisée ouvre la voie à une reconstruction de la société ».  

« À la menace d’une apocalypse technocratique, j’oppose la vision d’une société conviviale ».

« La société conviviale est une société où l’outil moderne est au service de la personne intégrée à la collectivité et non au service d’un corps de spécialistes ».

La notion de contrôle et de limitation de l’outil est très importante pour Illich.

Le mot outil désigne aussi bien le balai-brosse que la machine industrielle ou des institutions destinées à soigner, éduquer, dispenser l’aide sociale...

« La limitation et le contrôle des outils sociaux (doivent être) le fait  d’un processus de participation et non d’un oracle de spécialistes ».

« La convivialité est la liberté individuelle réalisée dans la relation de production au sein d’une société dotée d’outils efficaces ».

 La société conviviale est  une société où l’homme contrôle l’outil, lui assigne une limite pour qu’il continue à servir des valeurs tels que l’équité et l’autonomie créative. La convivialité est donc en lien avec un choix de valeurs pour vivre en société. Illich prône un « bien vivre dans l’équité » (3).

 La société industrielle concentre le contrôle de l’outil dans les mains des spécialistes plus préoccupés de la production que du contrôle de l’outil au service d’un bien commun.

« ...il nous faut (donc) assurer collectivement la défense de notre vie et de notre travail contre les outils et les institutions qui menacent ou méconnaissent le droit des personnes à utiliser leur énergie de façon créative ».

L’outil doit rester au service d’une production subordonnée à des valeurs qui favorisent l’intégration de tous.  

Bien que nous n’aurions certainement pas échappé aux critiques radicales d’Illich s’il s’était intéressé à nos institutions IMP, tout ceci peut encore faire écho et nous être utile près de 50 ans plus tard.

L’outil informatique devient central dans nos pratiques. Illich ne l’avait pas anticipé. Les articles de notre  Revue N°19  (4), par ailleurs bel exemple d’outil convivial, sont consacrés à ce thème et témoignent de la nécessaire attention pour que ces outils restent au service de nos valeurs.

Le groupement des IMP 140 et le groupe intelligence collective continuent de défendre cette nécessité de penser et créer nos outils en fonctions de valeurs.


La réflexion d’Illich concernant la convivialité est donc associée à la perspective d’un changement de société. Elle est socio-politique.


    Personnellement, sans négliger son apport, j’aurais tendance à définir la convivialité à partir d’une perspective anthropologique et spirituelle.

Elle est l’expérience d’une appartenance à la communauté humaine qui dépasse nos particularités identitaires sans les nier.  C’est une réponse par le « nous » (humains) aux aléas reconnus de notre condition.

Au-delà de l’absurde, de la solitude fondamentale, de nos angoisses affolantes et du mal qui s’imposent souvent avec une douloureuse évidence, il y a des valeurs vivifiantes que la convivialité célèbre.

Elle suppose une confiance, un acte de foi dans une bienveillance et un amour de la vie profondément ancrés. La clé de voûte de la convivialité est dans un « oui » fondamental à ces valeurs vivifiantes dont le fondement sans garantie repose sur nous-mêmes ou sur Dieu pour les croyants.

Ce « oui », à réaffirmer sans cesse, est un enjeu éthique car il suppose qu’il existe des limites et des interdits à ne pas dépasser pour assurer le respect de la dignité humaine.


    L’articulation de la dimension socio-politique et de l’enjeu éthique permet d’éviter deux dérives de l’utilisation de la notion de convivialité dans le domaine du travail.


       La première consiste à confondre convivialité et « illusion groupale » au sens que Didier Anzieu (5) lui donne dans le cadre de groupes de formation ou naturels. 

Les participants disent: « Nous sommes bien ensemble; nous constituons un bon groupe; notre chef ou notre moniteur est un bon chef, un bon moniteur ».

L’illusion groupale est au service de la dénégation, voire du déni. Au nom d’une convivialité illusoire elle empêche d’aborder des questions qui font peur (selon Anzieu, des fantasmes et des angoisses archaïques).  La part niée est projetée sur de « mauvais objets » externes (les autres que nous). Le « nous » (bons) suppose un « eux » (mauvais)

Une  institution un peu sectaire peut développer un fort sentiment d’appartenance à un « nous » mais il ne s’agit pas de convivialité au sens de notre définition.

La cohésion faussement conviviale est fondée sur le déni ou la méconnaissance de ses propres violences et perversions (emprise et toute-puissance par exemple) et non sur des valeurs qui participent à leur reconnaissance et à leur dépassement.


       La seconde dérive est l’instrumentalisation de la notion de « convivialité » par une forme de management qui l’organise.   Cette convivialité centrée sur le « nous » de l’entreprise, facilite  l’intériorisation spontanée de ses  normes, au service de sa propre finalité et non des valeurs associées au bien commun universel.

Le deal « win-win », le chef qui devient conseiller accompagnateur, la flexibilité horaire rendent l’outil attrayant mais risquent de masquer les rapports de pouvoir et de fragiliser la frontière entre travail et privé.

La convivialité organisée, planifiée dans une méthodologie managériale est-elle encore de la « convivialité »?


 


   Résumons ce qui précède

 

Outre sa dimension festive liée au plaisir de goûter et partager de bonnes choses, la convivialité désigne un lien social qui suppose une liberté de créativité et une participation au contrôle des outils de production.

Elle témoigne aussi d’une aspiration profonde à l’unité. Une unité qui rassemble dans la diversité.  Cette unité n’est possible que par la reconnaissance des difficultés inhérentes à notre condition humaine et par la confiance en la possibilité de les dépasser (transcender) dans un « nous » qui respecte l’espace d’une liberté et la dignité de chacun en tant que personne ou être humain.

La convivialité réclame donc de l’attention et du travail pour garder le cap de sa finalité intrinsèque.  Évitons son usage passe-partout et ses dérives. 

Ne nous laissons  pas abuser par ce mot sympathique qui peut servir d’écran et nous décourager, voire nous interdire, d’identifier et de penser des tensions, contradictions, paradoxes, négativités auxquels nous sommes exposés par notre travail et notre condition humaine.

Cette notion peut donc avoir une réelle utilité mobilisatrice  si elle trouve sa consistance dans une perspective socio-politique et par l’enjeu éthique. Elle utilise la force du « nous » fédéré par des valeurs fondamentales (pas nécessairement conscientes) et dans un plaisir de partager.





Qu’en est-il de la convivialité lorsqu’elle concerne notre travail avec les parents de nos bénéficiaires?


    A titre d’illustration, je vais développer une expérience qui s’est déroulée sur une vingtaine d’années.  Elle concerne l’accompagnement d’un groupe d’enfants déficients mentaux jusqu’à l’âge adulte.  J’ai fait appel aux souvenirs d’acteurs de terrain et aux miens.  Il s’agit donc d’une reconstruction après-coup qui n’a pas valeur historique mais peut servir de support à réflexion.

L’histoire commence dans les années ‘80 au «semi-internat » de l’IMP Ste Gertrude.  

Une éducatrice particulièrement motivée accompagne un groupe d’enfants atteints de déficiences mentales modérées à sévères.  Elle stimule l’acquisition de comportements plus autonomes pour s’habiller, se laver, se nourrir... Leurs parents sont souvent « surprotecteurs »  et renforcent la dépendance de leur enfant.

L’éducatrice utilise différents supports (vidéos, photos, diapositives...) qu’elle présente lors de réunions de parents, pour les sensibiliser aux progrès réalisés par leurs enfants.

Le support montre les diverses activités réalisées et le plaisir qu’en retirent leurs enfants. Ces médias suscitent rapidement des émotions positives liées à la découverte de l’enfant dans un autre contexte de vie.  Cela crée un début d’atmosphère conviviale.

Petit à petit, le groupe de parents se fédère autour de l’éducatrice et d’autres membres de l’équipe.  Des relations plus personnalisées se créent et une collaboration plus directe devient possible au sein d’un vécu d’appartenance groupale.  Le travail avec chaque famille se trouve enrichi par ce petit plus de l’ambiance conviviale.

Les inévitables tensions interpersonnelles avec les parents font l’objet des discussions d’équipe.  Elles concernent souvent l’accès à une position reconnue de sujet à l’enfant.  Les idées de Maud Mannoni (6) et de Françoise Dolto sont dans l’air du temps et inspirent l’éthique de travail de l’équipe.

La convivialité partagée permet aux intervenants de se dégager plus facilement des jugements négatifs vis-à-vis de tel ou tel parent. Oui, certaines mères maintiennent leur enfant dans un état de dépendance et un statut d’objet, mais au-delà, il y a  la souffrance, l’angoisse et le taraudant sentiment de culpabilité que les intervenants peuvent  comprendre en y étant humainement sensibles ( cfr. le beau texte de Nathalie Salaris présenté lors des Estivales)

Je pense que la convivialité a facilité  le partage empathique de ces vécus douloureux et par là une décrispation de l’attitude surprotectrice  des parents et des jugements de l’équipe.


Ce type de partage ne nie pas les différences de place et de rôle mais il délocalise le « savoir », propriété du seul spécialiste.  

Pour y arriver, il me semble que l’intervenant doit utiliser ses propres blessures ou épreuves personnelles de manière positive afin de mobiliser ses  défenses activées lorsqu’il devient dépositaire des angoisses des parents.

La clé de la convivialité dans le travail avec les parents n’est-elle pas dans la reconnaissance intuitive de cet « enfant » que chacun porte en soi?  Cet enfant qui doit traverser des épreuves parfois importantes avec ses ressources de vie et celle de son environnement.La reconnaissance de notre dénuement natif et de notre dépendance donnent toute sa valeur à la convivialité qui est une forme de contenance collective stimulante et rassurante.

En tant qu’éducateur, assistant social, psychologue nous pouvons nous identifier souplement aux parents et à l’ enfant qui a besoin de nos soins, porté par un « nous » attentif et bienveillant, confiant en ses forces de vie. La convivialité permet d’élargir la fonction contenante de l’institution en y associant les parents. 


   Les enfants ont grandi et sont devenus adolescents.  De plus en plus d’activités extérieures sont organisées: pièces de théâtre dont ils sont les acteurs et les coauteurs mis en scène par une remarquable musicothérapeute; entraînement physique pour la participation aux « Spécial Olympics »; aménagement d’une réserve naturelle.... autant  d’outils pour favoriser l’estime de soi, l’intégration sociale en dehors de l’institution.  Tous ces projets sont soutenus et encouragés par la Direction et le staff médical.  

C’était une époque où le sentiment de créativité et de liberté de l’intervenant donnait des ailes aux initiatives. L’intervenant devait bien sûr « rendre compte » de ses initiatives mais il ne devait pas encore « rendre des comptes » dans un système bureaucratique.

Le sémi-internat , structure assez souple, pouvait soutenir et réaliser de telles initiatives.

Les parents sont associés à toutes ses activités pour aider ou participer. Lors des entraînements pour les 24 heures vélo de Chimay chaque famille sert de lieu étape pour offrir dîner ou collation à l’ensemble du groupe de cyclistes

L’assistante sociale et l’éducatrice organisent aussi des séjours de vacances qui donnent aux parents l’occasion d’un « répit » bienvenu.  Cette idée de « répit » naît au sein de cette dynamique conviviale bien avant qu’elle ne devienne un service reconnu par l’AVICQ.

Le séjour est un outil partagé, investi et contrôlé par l’institution, l’équipe et les parents. Ceux-ci s’organisent pour récolter l’argent pour améliorer les conditions du séjour.  Ils participent aussi au voiturage des bagages avec d’autres bénévoles. En fin de séjour, il y a un moment festif réunissant jeunes et parents autour d’un repas (auberge espagnole) et d’une activité.

La projection de dias après le séjour est aussi l’occasion d’un débriefing dans un contexte convivial.

   À l’approche de la majorité, les parents s’inquiètent de l’avenir de leurs jeunes.  Ils souhaitent encourager la création d’un Centre de Jour pour Adultes.

Après une période de transition durant laquelle le contrôle partagé de ce nouveau service semblait imaginable, l’institution reprend les rênes.  Avec amertume, l’équipe et les parents se sentent dépossédés de « leur » projet. 

Je pense que l’institution a eu peur d’un pouvoir excessif du groupe des parents et a voulu préserver une certaine neutralité institutionnelle en reprenant le contrôle.

Ici apparaît une limite à la convivialité qui suppose un contrôle partagé de l’outil ( Y. Illich) face au fait institutionnel, à ses exigences administratives et aux réalités humaines.

Les séjours ont pu se poursuivre quelques années, la convivialité s’est maintenue dans les services adultes, mais de manière moins spontanée. Quelque chose du rêve partagé s’était cassé.

La convivialité organisée n’atteint pas la même qualité de partage mais a peut-être plus de chance de se pérenniser dans une structure avec le risque de se scléroser ou de ne devenir qu’un « semblant » formalisé.



Et aujourd’hui?



Le contexte dans lequel nous imaginons et créons nos pratiques a beaucoup évolué.

L’impératif de gestion et de contrôle bureaucratique s’est considérablement renforcé.

Je crois que le « oui » de la convivialité est toujours possible.  Le groupe intelligence collective et les journées d’Estivales en sont la preuve.

Mais nous devons rester attentifs à ce qui lui permet de s’épanouir ou peut la menacer.

La convivialité ne peut survivre dans un modèle où la gestion organisationnelle articulée à la bureaucratie prend toute la place.

Elle n’est possible que dans une institution où l’axe transversal croise l’axe vertical du travail dans un espace d’élaboration continue, articulé à l’enjeu éthique et à la fonction contenant.

Il est important de reconnaître les limites, d’identifier les tensions et les paradoxes inévitables et nécessaires pour alimenter la créativité.

Les négativités ne peuvent trouver leurs limites que dans la perspective de l’enjeu éthique partagé, fil à plomb et boussole.

Les angoisses archaïques et la part psychotique des processus toujours présentes dans nos institutions doivent faire l’objet de contention et être traitées par une fonction contenante individuelle et collective (7)

Pour que la convivialité soit une valeur consistante il faut que l’institution se pense comme une unité et ne se gère pas comme une totalité.

                Unité : centrée sur la dignité de la personne humaine

                Totalité d’une logique fermée sur elle-même

Cette opposition se trouve remarquablement développée par Albert Camus dans « L’homme révolté » une œuvre de 1951 toujours d’actualité! (8)


                                                                                      Luc Laurent


Bibliographie.



(1) Jean Anthelme Brillat-Savarin : « La physiologie du goût ou Méditations de Gastronomie transcendantale » (1825)


(2) Yvan Illich : « La convivialité » (1973)


(3) Marc Humbert : « Introduction au concept de convivialité de Yvan Illich, au-delà du socialisme et du capitalisme ».


(4) Revue des IMP 140 N° 19 : « Outils informatiques : anges ou démons? » (2018).


(5) Didier Anzieu : « Le groupe et l’inconscient » (1999, 3ième Ed.)


(6) Maud Mannoni: « L’enfant arriéré et sa mère » (1964)


(7) Luc Laurent : « Quel avenir pour les pratiques de soins en institution? » (2017).


(8) Albert Camus : « L’Homme Révolté » (1951) Folio essais (chap. la pensée de midi)




lundi 12 octobre 2020

                 Une pandémie à l’heure des techno-sciences                                               



                                                     Home sweet home                                                                                            

                                           « Parle et témoigne »

                                                R.M.Rilke Élégies de Duino

                                                                                                       


       


     -Maman est décédée le 31 mai 2020, elle venait d’avoir 92 ans. J’ai été le témoin impuissant de son  déclin accéléré par les conditions de son confinement en maison de repos (MRS)

Je n’en veux à personne en particulier. Je crois que le personnel du home a fait de son mieux dans des circonstances difficiles.

Affecté par ce qui s’est passé, je me dois de dénoncer les violences que j’ai perçues dans la manière dont la crise de la pandémie a été gérée.

Il s’agit d’une violence que je qualifierais de « systémique ». Elle déborde les frontières d’un home en particulier et ne peut être comprise qu’en relation avec l’ensemble du processus décisionnel aux différents niveaux de pouvoir et instances. 


 J’ai travaillé en tant que psychologue dans un institut médico-pédagogique (IMP). J’ai aimé ce travail dans une institution qui encourage la créativité, réceptive à la critique et à la réflexion. Une longue expérience m’a amené à mieux définir des points de repères pour y orienter la pratique (1). 

Ceux-ci m’ont aidé à développer un point du vue et à prendre recul vis à vis des puissants affects que les événements et la gestion de la crise dans les MRS a suscités.

  

 Je partirai de quelques observations qui mettent en évidence ce que j’ai appelé violences systémiques. J’essaierai d’en saisir les ressorts par la mise en évidence de l’enjeu éthique pour que le soin reste un humanisme (2).

Je terminerai en proposant des pistes pour maintenir cet enjeu au coeur d’une organisation  institutionnelle.


        


     - Notre intelligence de contact nous permet de percevoir la qualité de nos relations avec les autres et avec notre environnement. L’attention à ses indices est importante dans la vie et dans notre travail. Voici quelques situations qui ont sollicité la mienne.

                           

                           D’étranges cosmonautes

        

  Il a fallu attendre plusieurs mois la reprise des visites de famille aux résidants, bien au-delà du confinement général. Elles étaient conditionnées par le respect de protocoles stricts.

Lors de la reprise, le visiteur était obligé de mettre un large tablier, un masque, une visière plexi, des gants bleus, une charlotte et des protèges souliers.

Maman était une personne désorientée et anxieuse mais avant le confinement, elle arrivait à nous reconnaître. 

  Lorsque j’ai pu enfin la revoir, elle paraissait affaiblie, amaigrie. En sa présence, j’ai ressenti l’impérieux besoin de retrouver le contact avec elle. C’était impossible avec cet équipement. J’ai aussitôt enlever masque et gants pour rétablir un contact face à face et un toucher du bras et des mains pour rétablir une relation et me faire reconnaître. Pour moi c’était l’évidence et je ne me rendais pas compte que je dérogeais à l’ obsession centrale du home d’ assurer une barrière virale protectrice. Je suis content de l’avoir fait pour elle et pour moi. Je pense  avoir honoré la valeur supérieure d’une relation qui nous maintient en humanité.

Une personne désorientée ne peut plus s’appuyer sur de souvenirs suffisamment précis pour entretenir son univers relationnel dans l’isolement.

J’ai la conviction que les  visites de famille sont indispensables pour entretenir un arrimage aux forces de vie.

Quelle étrangeté de ne rencontrer que des « cosmonautes » anonymes pendant de longs mois! 

Quelle tristesse aussi pour les soignants d’être placés dans ces conditions de travail, partagés entre la peur de la contagion et leur empathie  pour les résidents.

        

     Qu’il me soit permis d’avancer une conception de ce qu’on appelle « syndrome de glissement ».

 Le confinement a été propice à la lecture et j’ai découvert avec grand interêt l’ « l’environnement non humain » d’ Harold Searls qui  fait référence à Martin Buber et à Erich Fromm. 

Ce dernier, fondateur d’une « psychanalyse humaniste » écrit: « Nous ne nous affranchissons jamais de deux tendances conflictuelles: l’une est de nous dégager de la matrice, de l’existence animale pour aller plus loin dans le monde de l’existence humain, de passer de la servitude à la liberté; l’autre, de rentrer dans la matrice, dans la nature, dans la certitude et la sécurité. Dans l’histoire de l’individu et de l’espèce, la tendance progressiste s’est révélée la plus forte, encore que le phénomène de la maladie mentale et la régression de l’espèce vers des attitudes apparemment abandonnées depuis des générations témoignent de l’intensité de la lutte qui accompagne chaque nouvel effort de naissance ». (3, p.111)


Cette lutte suppose que la tendance à la différenciation soit alimentée par un environnement qui favorise le processus de personnification et plus fondamentalement  une relation qui associe différenciation existentielle et  reconnaissance d’une altérité fondatrice.

 

Searls parle d’apparentement. L’être humain se différencie de son environnement non humain tout en s’y sentant « apparenté ». Cette différenciation et cette relation participent  selon Searls au processus d’intégration de la personnalité.

Le processus de personnification peut être  biaisé ou négligé par l’environnent 

Searls décrit « l’effort pour rendre l’autre fou », confus, incapable de se différencier vraiment. 


 

Par le mot-principe « Je-Tu », Buber (4) met en évidence que le Je authentique naît de la rencontre  avec un Tu. C’est cette relation marquée par la réciprocité et l’altérité irréductibles qui fonde la personnalité.

Le mot-principe « Je-Cela » désigne chez Buber l’autre mode de relation qui  réduit le second terme ( le « Cela ») à l’usage. Relation « utile » pour organiser, définir et atteindre des objectifs. Mais le je y est « devant » l’objet, elle est sans altérité, sans apparentement (pour reprendre l’expression de Searls)

L’alternance des relations est nécessaire  tout en  sachant que le « Je-Tu » est premier et essentiel.

 Ce fondement relationnel de la personnalité convoque une dimension éthique parce qu’il nécessite une attention et une participation de chacun.


Le « syndrome de glissement » peut être compris comme une réponse de la personne âgée  à un environnement qui ne valorise plus suffisamment la relation fondamentale Je-Tu et se contente d’accorder un soin en « Je-Cela ».

La tendance à « rentrer dans la matrice... » évoquée par Fromm prend alors le dessus plus facilement.

Ce qui s’est passé dans de nombreux homes signale à mon sens un manquement éthique par un soin rabattu  sur sa dimension opérationnelle.

Ce manquement s’est concrétisé dans l’accompagnement quotidien mais aussi dans celui des fins de vie. Ce fut très violent et reste difficile à reconnaître et à penser par le personnel des MRS.

Cette conception du syndrome du glissement  suggère qu’il y a là un « choix » de la personne âgée de se laisser aller, « corps et âme », vers une indifférenciation première  préférable à une vie relationnelle dont le sens s’éteint...et peut-être d’accomplir ainsi le cycle de sa destinée.

« Choix » humain profondément respectable mais  involontairement encouragé  par un soin focalisé sur la peur de la contagion et les mesures opérationnelles pour la contenir.


                      « Cela vient de plus haut !». 


   C’est ainsi que se justifiait une soignante refusant d’adapter elle-même  le protocole de visite à la situation de détresse que je percevais. La crise sanitaire met en avant la question complexe des responsabilités. Il me semble que le climat anxiogène perturbe le sens de la responsabilité.

Ne faut-il pas distinguer responsabilité de gestion et celle qui est liée au discernement et à l’arbitrage entre des valeurs fondamentales qui fondent notre humanité et le bien commun?

La responsabilité de gestion est centrée sur des objectifs limités.

L’autre, la responsabilité personnelle, est associée à notre condition humaine. 

 

  La conception relationnelle de la personnalité remonte au moyen-âge chrétien (5). Elle suppose que le fondement de la personne repose sur une relation à Dieu (ou à la nature, au Tout dans d’autres traditions spirituelles) qui implique un engagement réciproque. Cette conception a prévalu jusqu’à la moitié du dix-septième siècle et rené Descartes qui a accentué le dualisme Corps/Âme.

Le corps-machine est devenu objet d’étude. Le sujet, auto fondé, est défini à partir de son « cogito ».

La conception relationnelle de la personne continue de faire l’objet de enveloppements réactualisés.

Des philosophes tels que Hans Jonas (6), Max Scheller, Emmanuel Lévinas (7) ainsi que  le courant de la psychothérapie existentielle (8) ont développé que la notion de responsabilité était consubstantielle à notre subjectivité.


 Notre  condition humaine est marquée par l’angoisse, signe d’éveil à soi dans la conscience vertigineuse de la liberté et de la responsabilité qui nous échoient en tant qu’humains limités par nos défauts, étrangers au monde et à nous-mêmes, mais requis à une tâche qui donne un sens plein à notre vie.

Faute d’être assumée par cette relation responsabilisante, l’angoisse existentielle devient une peur qui se focalise sur un objet (actuellement la COVID-19)

Lorsque la peur domine comme se fut le cas de longs mois, chacun cherche à se protéger, à se prémunir. Le sentiment paranoïde s’impose et la victimisation permet de mettre un « autre » en cause pour dénoncer les manquements.Chacun a peur de se retrouver en place du « bouc émissaire » pointé à l’origine d’une perte de maîtrise insupportable qui serait abondamment médiatisée.

Dans une telle ambiance la tentation est grande de devenir les acteurs zélés du respect des « protocoles ». L’approche opérationnelle se rigidifie et l’exercice de la responsabilité de gestion donne bonne conscience au détriment de la responsabilité personnelle mise partiellement hors-jeu.

L’angoisse est contenue par les procédures générales et n’est plus assumée comme facteur dynamisant des prises de position ajustées au caractère singulier des situations.

« Tout ceci vient de plus haut » signifie aussi que chaque acteur se sent dépendant d’un mode de gestion à un niveau supérieur. C’est un message de peur qui a été transmis dans le lien hiérarchique plutôt qu’un encouragement à la prise de responsabilité personnelle.

 La manière dont la crise sanitaire a été  gérée au niveau du conseil national de sécurité n’a-t-elle pas favoriser cette difficulté de combiner responsabilité de gestion et responsabilité personnelle aux autres niveaux de décisions?

La crise a été gérée dans l’interface entre experts et décideurs politiques.

Ce groupe d’experts a été limité à des virologues et des épidémiologiques. 

Nous nous sommes réjouis, au début de la pandémie, que la sauvegarde de notre système de santé fût une priorité absolue.  Il fallait contenir une pandémie mal connue. Mais après la période aiguë, le cercle des experts aurait dû s’élargir à des économistes, psycho-sociologues, gériatres...pour mieux apprécier les effets des mesures sanitaires que la focalisation sur les chiffres et les modèles mathématiques semblaient nous imposer comme une évidence scientifique.

Les médias sont restés centrés sur des avis autorisés et ont peu relayé d’autres postures de savoir (que celle de l’ « expertise »). Des philosophes, éthiciens, psychanalystes, théologiens (pourquoi pas), artistes et citoyens auraient  pu inspirer le sens de responsabilité des décideurs. 

                              

                      


                   « Nous avons bien géré la crise »


  Lorsque j’ai tenté d’élargir l’espace de réflexion à propos de la violence systémique à laquelle nous avons participé, je rencontre des réactions du type: « Vous exagérez... c’est votre point de vue...nous avons bien géré...nous avons besoin de reconnaissance et pas de critiques injustes... »

Il semble essentiel de maintenir une bonne conscience et une forme de victimisation en rejetant sur d’autres les causes des manquements. L’élargissement de la prise de conscience semble rencontrer l’obstacle d’une angoisse difficile à contenir. Cette position défensive est respectable et elle contient des éléments de vérité. Les MRS ont réellement été malmenés dans la gestion de crise et les sentiments d’abandon éprouvés par le personnel sont justifiés par les faits. Reste qu’il est important de reconnaître la violence à laquelle chacun à participé bon gré mal gré et  à « son corps défendant » pour ouvrir un espace de pensée et entretenir la créativité collective, meilleurs antidotes au « burnout » qui menace une partie du personnel.

La collusion dans un pacte dénégatif (9) signale un besoin impérieux de maintenir hors discours des éléments dont la reconnaissance viendrait menacer la stabilité d’un groupe ou d’une institution. Chaque institution repose aussi sur un mythe fondateur refoulé (10). Il constitue un puissant attracteur/organisateur et sépare ce qui est pensable et non pensable dans son dispositif. Certains homes fonctionnent sur un mode fort opérationnel sans doute pour tenir à distance une réflexion impliquante sur les finitudes humaines et la mort en particulier. Dans un article remarquable, H. Searls décrit les conséquences de l’intégration ou non de « l’inéluctabilité de la mort » par le psychothérapeute sur la relation avec son patient(16)


La puissance des affects et des angoisses archaïques suscitées par des questions de vie et de mort renforce les défenses par clivage et déni.

Dans une épreuve comme celle que nous avons vécue il est important de retrouver le contact avec des émotions à partager et de restaurer la relation avec les valeurs qui nous animent.

En dernière partie je fais part de pistes pour sortir d’un pacte dénégatif trop fermé.


                 « J’ai senti que vous en aviez besoin ! »


Une infirmière chef a pris sur elle la décision de permettre une première visite en-dehors du protocole. Cette souplesse me permettait d’accompagner maman dans un déclin accéléré peu perçu par le personnel. Par la suite les protocoles se sont formalisés davantage et les choses sont devenues plus compliquées voire insensées.

Faire exception avec le discernement de l’empathie restaure l’humanité du soin. Un protocole même affiné ne peut remplacer la clinique du cas par cas. J’éprouve de la gratitude pour cette infirmière. Les  gestes d’humanité facilitent le deuil et la gestion des ressentiments.

Ils  transforment la situation et sauvent la confiance en notre humanité 

Retirer mon masque et toucher le bras de maman ont  été des gestes spontanés dictés par une sorte d’ instinct mais facilités par cette autorisation de visite hors normes.

Je me sentais libre de faire ce que je sentais devoir faire.

Je me rends compte aujourd’hui que ce fut aussi une manière de mettre une limite à l’inacceptable. « Un homme ça s’empêche » écrivait Albert Camus (14)

Parfois  il faut ne pas respecter les «  protocoles ». Il y a des valeurs supérieures. Mettre une limite, dire non est une manière de restaurer leur pouvoir pour le bien de tous.


        -Voici des pistes de réflexions pour que l’enjeu éthique reste au cœur de la gouvernance d’une institution 


  Une maison de repos et de soins est à la fois un lieu de vie pour personnes âgées et un lieu de soins pour entretenir leurs capacités ou pallier la diminution progressive de leur autonomie. Le home combine donc une dimension « hôtelière » et une dimension de soins paramédicaux et de nursing.

Les différentes catégories de personnel partagent des valeurs humanistes liées à l’accueil et au soin.

Soutenir ces valeurs constitue un enjeu quotidien. Il s’agit en effet d’articuler un pôle opérationnel, nécessaire à la bonne gestion des ressources (souvent rabotées), et un pôle relationnel qui personnalise le contact avec le résident.

Je crois qu’il est très important de différencier ces deux pôles. Ils ne relèvent pas du même paradigme. Pour me faire comprendre, je reprends la distinction que Martin Buber fait entre les deux mots-principes qui structurent les relations humaines. Le pôle opérationnel relève du mot-principe « Je-Cela ». L’autre y est traité comme un objet de soin plus que comme une personne. Ce que j’ai appelé pôle relationnel relève du mot-principe « Je-Tu » qui personnalise de manière réciproque les partenaires d’une « rencontre ». Les deux pôles sont nécessaires pour entretenir une bonne organisation et le cap des valeurs humanistes du soin.

Lorsque ces deux pôles ne sont pas suffisamment différenciés et mis en tension dans une réflexion et une créativité institutionnelle, leur disjonction génère des violences institutionnelles et de la souffrance psychique chez le personnel et les résidents.

Lorsque le pôle opérationnel cesse d’être un moyen nécessaire et se présente comme l’unique paradigme, l’institution verse dans une violence ordinaire qu’il devient difficile de reconnaître.

Les MRS fonctionnent fort sur un mode opérationnel peut-être parce que plus qu’ailleurs on y est en contact avec les finitudes de la condition humaine (16)

Ce mode opérationnel n’empêche pas de nombreux dysfonctionnements et contradictions comme cela se vérifie aussi dans notre société technocratique.


  Les homes ont été fort touchés par la crise liée à la pandémie


  Des décès répétés, la peur de ramener le virus dans sa famille, les incohérences dans la livraison du matériel de protection, la lourdeur quotidienne de ces mesures, le sentiment de ne pas se sentir entendu au niveau fédéral, ont augmenté la souffrance psychique et la fatigue du personnel durant toute une période du confinement.

Les résidents privés d’activités et de visites ont dû garder la chambre, vivant ainsi un confinement dans le confinement privés de leur liberté et de leurs relations d’appui. Les homes sont devenus de véritables forteresses-prisons interdites d’accès aux familles et à d’autres intervenants (les médecins généralistes ...). La communication avec les familles était très factuelle, sans empathie pour leurs inquiétudes et souffrances.

Tout se passe comme si la gestion générale de la crise sanitaire avait renforcé et rigidifié le pôle opérationnel pour contrôler l’angoisse née des incertitudes, des incohérences et du sentiment d’abandon. Chacun se sentait traité en « Cela » plutôt qu’en « Tu », créant des effets en cascades dont les résidents ont été les principales victimes  souvent silencieuses.

Le personnel du home tentait avec bonne volonté de maintenir le cap d’un soin humaniste impossible à réaliser parce que contredit par la situation même des résidents.


  Comment  imaginer des accompagnements de l’institution en crise?

 

  Plutôt que de rêver à un modèle idéal, je crois qu’il est bon de partir de la pratique réelle et permettre au personnel de faire au mieux, en reconnaissant ses compétences et en faisant confiance à son sens fondamental de l’éthique. 

Le management doit être capable de « gérer » mais surtout de garder le cap de l’éthique d’un soin humaniste.

Mon travail en institut médico pédagogique m’a appris que pour aider une institution à évoluer dans son modèle, il faut soutenir le travail transitionnel entre les  pôles qui le dynamisent et réfléchir à la contenance de l’angoisse. Ceci implique une mise au travail de tous.

Dans toute crise il y a aussi un moment opportun à saisir (15), un « kairos » qui peut devenir le pivot d’un changement positif.

                                   

                       Soutenir la transitionnalité

  

  La notion d’objet transitionnel a été développée par Donald Winnicott. D’autres auteurs se sont inspirés de ce clinicien et théoricien génial pour développer celle de « transitionnalité ».

René Roussillon (11) la définit comme une modalité de travail psychique caractérisée par la liberté et la spontanéité. Une autre de ses caractéristiques est l’indétermination. Ainsi, le bébé « trouve » le sein que lui présente sa maman et en même temps il le « crée » dans son espace d’illusion. L’activité libre et spontanée avec une mère disponible et accordée développe une aire transitionnelle de jeu. Cette expérience d’aire partagée où il y a de l’indécidable (ni...ni; à la fois ceci et cela) comme condition préalable est une préparation  pour que le processus de désillusion nécessaire ne soit pas traumatique ou invalidant.

R. Roussillon le résume dans une formule éclairante « ce qui soigne, c’est la liberté d’association, c’est elle qui ouvre la voie de la réalité psychique ».

Importance donc en institution de bénéficier d’ espaces et de temps où se déploie cette activité transitionnelle.

Elle permet de réunir les pôles différenciés (opérationnel-relationnel) des processus de pensée en institution par une aire de mise en jeu créative où l’intervenant peut être à la fois « en-dehors » et « dans » le travail.

Lorsque nous vivons des chocs émotionnels comme ce fut le cas dans des moments aigus de la crise liée à la pandémie, il s’agit d’abord de contenir les sensations de débordement, de vidage, d’implosion, d’effondrement. Il faut « tenir le coup, prendre sur soi, rester solidaires ». Le clivage et le déni se renforcent. Le pôle opérationnel rassure car il apporte des cadres conteneurs.

Les  activités transitionnelles sont alors indispensables. La créativité qu’elles mettent en œuvre peut  limiter les enkystements des impacts traumatiques et les dérives sécuritaires de l’institution (toujours plus de règlements et de contrôle).

Penser comment restaurer la transitionnalité pendant et après la crise est salutaire à la fois pour le personnel et les résidents mais aussi pour que le pôle opérationnel ne continue pas à jouer cavalier seul.

Des initiatives concernant l’utilisation des espaces intermédiaires, des dispositifs pour renforcer la convivialité (13) favorisent la transitionnalité.

                         

                           

                      Contenir l’angoisse

 

   Le contexte global et inédit de la pandémie fait vaciller des points de repères internes et externes qui servent d’appui à nos assises identitaires.

 Ce vacillement fait naître des sensations de vulnérabilité et de fragilité.  Il éveille une angoisse de fond que je qualifierais d’existentielle car elle concerne notre finitude d’être humain en tant que personne ou sujet.

Dans  une approche humaniste ou existentielle l’angoisse apparaît lorsque la personne doute de son fondement relationnel. Elle est conscience de son dénuement et signale le carrefour d’un choix important, à la fois pour son devenir personnel et pour sa relation avec l’environnement. Elle est un point de bascule où se joue un consentement ou un refus fondamental. 


  Je peux dire Oui ou Non à l’altérité. Celle-ci m’expose au « manque à être » tout en  m’offrant une perspective d’espoir en assumant la responsabilité de la reconnaître.

Dire Oui c’est répondre à une convocation profonde et intime. C’est devenir Soi en participant à la relation réciproque Je-Tu et en exerçant une responsabilité qui nous échoit pour poser la limite au-delà de laquelle notre humanité disparaît. En ce sens, l’angoisse est éveil à Soi dans la prise de conscience de notre précarité mais aussi du pouvoir de notre liberté à exercer une responsabilité qui fonde le sens de notre humanité.

Dire Non à l’altérité c’est s’abriter dans le monde clos de son égo en appui sur des relations et des choses que nous croyons contrôler sans qu’elles ne nous renvoient à notre valeur essentielle d’être humain.

En chacun, le oui et le non alternent. L’intérêt de tout ceci est de savoir qu’il existe un point de bascule dans un choix qui a une valeur ontique (devenir soi) et pose une limite à l’admissible.

Contenir l’angoisse dans un dispositif collectif en crise, c’est créer des conditions de confiance partagées pour que cette angoisse reste le point de bascule possible vers l’ouverture à l’altérité. Cette confiance se crée en traversant les aléas des  relations exposées à l’ambivalence et aux négativités, en prenant appui sur des valeurs partagées.

 

  Lors d’une crise aigüe, il faut respecter un besoin de « contention » pour conserver le sens des limites corporelles et psychiques. L’institution a aussi besoin d’une sorte de blindage pour se protéger des attaques extérieures.

 Je crois que l’attachement scrupuleux aux « protocoles » encadrant les visites aux résidents a eu cette fonction pour le personnel et les directions.

La contention ne suffit pas. Il faut aussi encourager la prise de conscience des sensations, en particulier celles qui concernent la qualité du contact.

Il faut trouver des mots, des images, et « faire récit » sur un mode individuel et collectif  pour traduire des turbulences psychiques et intersubjectives qui font peur. Les concepts de fonction alpha et d’identification projective tels que les a développés Wilfred Bion (12) peuvent aider les « psychistes » (a) d’une institution.

 Il faut aussi du rite, des « paroles justes et vraies » pour retrouver le sens des valeurs dans un enjeu humain partagé


  Contenir l’angoisse c’est aussi ramener vers ce carrefour structural déjà évoqué. L’angoisse « contenue » dans le lien interpersonnel n’est pas désorganisatrice, elle signe cet éveil à soi dans la prise de conscience vertigineuse du pouvoir d’une liberté et d’une responsabilité de poser une limite pour que le monde reste humain.

La boussole de l’éthique est nécessaire pour garder le cap du soin comme humanisme.

La déshumanisation commence lorsque le Je ne rencontre plus le Tu et est pris pour un « Cela » privé de son lien fondamental.

L’angoisse signale ce danger toujours présent et nous éveille à notre responsabilité de dire non à l’inacceptable par le pouvoir de notre liberté.

Chacun peut le faire à sa manière et à son niveau. 

« Pour être soignante, une institution doit se laisser soigner » disait Jacques Oury, l’un des fondateurs de la thérapie institutionnelle. Cela suppose que l’institution accepte de questionner ses zones d’ombres et ses dysfonctionnements avec un minimum de confiance dans un processus évolutif. Le rôle du management est ici déterminant pour encourager ce questionnement.

 

Pour compenser l’évolution vers l’opérationnalisation dont l’excès accentue la déshumanisation, l’institution peut cultiver une conception relationnelle de la personne et donner du temps à des dispositifs qui permettent d’inscrire ses valeurs dans le quotidien.

                                                   


                                               Luc laurent                                                                      



                                                                                              





(a)Les psychistes  ne sont pas nécessairement des psychologues ou psychiatres. Ce terme désigne ici toute personne (hors et dans l’institution) capable de transformer les « proto -pensées » (Bion) nées des sensations turbulentes en pensées utilisables à l’aide d’un média.







1 Laurent Luc: « Quel avenir pour les pratiques de soin en institution? » 2017 Champ Social

2 Fleury Cinthya: « le soin est un humanisme » 2019 Gallimard

3 Searls Harold: « L’environnement non humain »

4 Buber Martin: « Le Je et le Tu » 1923 Aubier

5 Baschet Jérôme: « Corps et Âmes » 2016 Flammarion 

6 Jonas Hans: « Pour une éthique du futur » 2015 Payot et Rivages

7 Lévinas Emmanuel « Éthique et infini » 1982 Fayard poches

8 Le Vaou Pascal: « Une psychothérapie existentielle; la logothérapie de V.       Frankl »

9 Kaës René: « le pacte dénégatif dans les ensembles transsubjectifs. Le négatif. Figures et modalités »1989 Dunod

10 « Mythes et modèles institutionnels » Revue des IMP 140, N. 10, 2010 (sur site)

11 Roussillon René: « Le transitionnel, le sexuel et la réflexivité »2008 Dunod

12 Bion Wilfred: « Aux sources de l’expérience »1962 PUF

13 Laurent Luc: « La convivialité et le travail avec les parents...est-ce possible? »

   Site IMP 140  2020

14 Camus Albert: « Le premier homme » Gallimard 1994

15 Delion Pierre: « Le moment Tosquelles » posté sur  le ForumTranstionnel.org

16 Searls Harold: « la schizophrénie et l’inéluctabilité de la mort » 1961 in   « l’effort pour rendre l’autre fou » Gallimard