samedi 19 août 2023

                                                   La leçon de Colette



        Yves Persoons et moi-même avons réalisé quelques interviews de personnalités qui ont travaillé dans notre institution.  

Leurs témoignages font mémoire de périodes passées. Ils nous aident à saisir l’évolution de la culture de travail et à prendre conscience des valeurs qui en fondent l’identité profonde.  Éducatrice, cuisinière, professeure, religieuse et directrice se sont prêtées au jeu.

J’aimerais rendre un hommage posthume  à une grande dame qui a marqué l’histoire de Sainte Gertrude. Il s’agit de Madame Colette Lauwers décédée le 7 août 2022.

Cet hommage concerne aussi toutes celles et ceux qui ont contribué à la fécondité de cette période de la vie institutionnelle particulièrement riche et motivante.

En institution tout se tient. Mettre quelqu’un en évidence sous-entend que bien d’autres, non nommés, ont participé à l’œuvre commune. Éclairer la créativité d’une période c’est aussi rendre implicitement hommage à celles qui l’ont précédées mais restent dans l’ombre. L’évolution de « l’institution Sainte Gertrude »  s’est  faite par transformations dans la continuité plutôt que par ruptures.

         Yves et moi avons enregistré son témoignage  le 13 septembre 2019 , chez elle, rue J. Jordaens à Bruxelles.  Elle avait accepté cette rencontre avec joie et peut-être aussi un peu d’appréhension.  Replonger dans le passé nécessite un effort de mémoire et entraîne le retour de souvenirs agréables mais aussi des difficultés traversées.  Elle avait déjà jeté tous ses agendas et donc renoncé à écrire l’histoire de son passage dans l’institution.

L’interview est donc un support précieux pour en percevoir les grandes lignes et peut-être y entendre le message sous-jacent. 


Cette interview a fait l’objet d’un montage d’une dizaine de minutes réalisé par Yves.

La version complète de plus d’une heure est disponible dans les «mémoires »  plus ou moins accessibles des ordinateurs de Ste Gertrude.


                                              L’interview 


 Entre « » les expressions littérales de Colette ; en italique, réflexions et ajouts personnels.


             Deux périodes dans l’institution


     En septembre 1954, Colette est engagée comme maîtresse spéciale en « démutisation » à l’école d’enseignement spécial créée en 1950.  L’appellation logopède n’existait pas encore à l’époque.  

Elle prestait aussi quelques heures à « l’internat » en tant qu’assistante en psychologie. Elle y réalisait des bilans psychologiques et accueillait les enfants en crise à l’école dans un « ravissant petit bureau ». Déjà à cette époque, une attention particulière était portée au besoin de l’enfant d’être accueilli avec ses révoltes, angoisses et conflits.  Cette bruxelloise, fille unique de bonne famille, était impressionnée par la taille des bâtiments qu’elle apercevait du vieux train des bois qu’elle prenait chaque jour.  « L’accueil de la communauté religieuse fut remarquable » et les appréhensions rapidement balayées.  Elle fut séduite par le «  sens de l’évolution » dont a toujours fait preuve l’institution et par « la « qualité de fêter les choses » pour alimenter l’enthousiasme, rompre avec le quotidien et découvrir d’autres facettes des collègues et enfants ».

Elle y resta jusqu’en 1962.  Ces 8 années furent, selon son expression « le moment le plus marquant » de sa carrière.  Elle y rencontra l’enthousiasme de création, la volonté de réussir, l’accueil spontané des enfants.  Tout ceci vécu dans la réalité du quotidien et de moments plus festifs.  Ainsi en 1958 l’institut (école et internat confondus) fêta les 100 ans de sa fondation par Mère Gertrude dont la vie fut mise en scène dans un spectacle réalisé par les enfants sous la houlette d’une religieuse artiste.  

Les enfants accueillis étaient le plus souvent victimes d’abandon et de négligences. Ils trouvaient à Brugelette un accueil attentif à leurs besoins et à leur valeur en tant que personne.  « Cela l’est toujours actuellement » ajoute Colette, mais cela s’exprime autrement.  À l’époque, « les collaborations se jouaient, se vivaient », ce n’était pas du discours.  « On était multiforme » selon les nécessités. La vie communautaire était très vivante  associée à une vie religieuse fort présente.  Tout cela a créé un fort « lien d’attachement » à l’institution.

Après son départ, elle se consacra à son autre institution de coeur, l’institut Marie-Haps de Bruxelles (qui forme des logopèdes, des assistant.e.s en psychologie dont des psychomotricien.ne.s, des audiologues et des traducteurs interprètes)

Elle y exerça comme professeure de pratique professionnelle et contribua à valoriser la logopédie en tant que discipline à part entière.  Elle a tenu des séminaires à la Ligue bruxelloise d’hygiène mentale pour y sensibiliser des enseignants d’écoles spéciales, des infirmières , des kinésithérapeutes et des assistants en psychologie.  Elle joua un rôle « d’interface » entre l’école Marie-Haps et l’institut de Brugelette qui constituait un excellent terrain de stage.  Certaines logopèdes et assistantes en psychologie y ont poursuivi leur carrière.


   En 1976, la communauté religieuse la sollicite pour devenir directrice de l’internat et du sémi-internat. Écoles et IMP avaient commencé de se séparer.  La gestion unitaire était devenue compliquée vu les différences de statut du personnel et les réglementations relevant d’instances administratives et ministérielles différentes.

Elle accepta cette lourde responsabilité après mure réflexion.  Le oui l’emporta car de nombreuses personnes connues auparavant y travaillaient encore. Elle savait pouvoir compter sur la collaboration de la communauté religieuse.  Elle devint directrice en juin 1976 et resta à ce poste jusqu’en juin 1996.  Lourde responsabilité à laquelle elle s’est consacrée pour guider une institution qui n’a cessé d’évoluer.


            Des « défis »:


- Elle a été la première directrice laïque et a dû entretenir un équilibre délicat entre communauté religieuse et personnel laïc qui se professionnalisait et se masculinisait.  C’est, je pense, grâce à ce travail « d’interface » que les religieuses ont pu , petit à petit, se retirer en confiance tout en restant présentes discrètement dans l’ensemble communautaire ainsi que dans la vie des membres du personnel lors de circonstances exceptionnelles.


- « L’équilibre financier » a été une préoccupation importante et constante avec des périodes très difficiles.  Ainsi durant trois mois, l’institution n’a plus reçu aucun subside et a dû puiser dans ses réserves pour payer le personnel. L’institution a aussi connu plusieurs périodes de grèves. 


- Elle a donné une place centrale à l’éducateur dans le travail d’accueil.  Elle a valorisé son rôle et encouragé les formations notamment à l’école de Roux après la fermeture de l’école d’éducateurs de Brugelette.

Colette a fait appel à monsieur Bernard de Hennin pour réaliser deux audits (1988-91) qui ont contribué à libérer les éducateurs d’une trop importante tutelle des « techniciens » (assistantes sociales et psychologues).




- Il s’agissait aussi « d’ouvrir l’institution à l’extérieur ».  


    Le 135° anniversaire fêté en 1993 a eu pour thème « Une institution ouverte dans la communauté ».  Ce fut un évènement qui impliqua l’ensemble du personnel.

L’image de la grotte-tunnel initiatique aménagée par Paul Maistriaux et ses collaborateurs dans la salle aux oiseaux est encore présente dans la mémoire de beaucoup. Il y a eu un colloque lors duquel, pour la première fois, l’on rendait compte de notre travail, de son bien-fondé à l’égard d’enfants et de jeunes exclus de partout.  Ce fut aussi un temps d’échanges et de questionnements.

 

   Colette a encouragé « l’essaimage » de projets pour « sortir des grands murs ».  La Casa à Lessines (accueil d’adolescentes) , Le Hêtre Vert à Gages (accueil d’adolescents) . A Ath, Les Feux Follets (accueil de jour pour enfants) , La Palatoise  (accueil de jour pour adolescents) , Les Liserons (accueil de jour pour adolescentes) , Le Préambule (jeunes psychotiques), La Farfouillette (atelier de couture et magasin de seconde main) et Le Chainon ( autonomie adolescentes).

Ces projets excentrés rencontraient des besoins spécifiques mais comportaient plus de risques, plus de responsabilités et d’engagement.  La gestion financière de ces unités compliquait la comptabilité générale.  Ce furent de riches expériences limitées dans le temps.


 Des activités de loisirs et les camps de vacances étaient une autre manière de s’ouvrir à l’extérieur.  Les camps de vacances existaient déjà et se sont développés davantage encadrés par des membres du personnel et des bénévoles.

 Partir plus loin, proposer des activités plus aventureuses permettait aux jeunes de se confronter à leurs limites tout en étant accompagnés. 

Le sport ne fut pas négligé.  Des jeunes encadrés par des parents et membres du personnel ont  participé à des manifestations sportives comme le Spécial Olympics et les 24h vélo de Chimay…

Colette a aussi soutenu et encouragé l’expression artistique, autre manière de s’ouvrir à l’intérieur comme à l’extérieur de l’institution. 

Annie Eppe a été une cheville ouvrière de l’art-thérapie dans notre institution.  Ses spectacles mettaient en valeur les capacités créatives et expressives des jeunes qui avaient aussi l’occasion de participer à des festivals.

Camps, activités, sports, projets extérieurs naissaient d’initiatives de terrain portées par des membres du personnel qui bénéficiaient d’un espace de liberté en phase avec les valeurs de l’institution, soutenus par la direction.

Les photos réalisées par Yves P témoignent de la variété et de la richesse de tous ces moments partagés.  Elles constituent une banque de souvenirs précieux pour les bénéficiaires qui les réclament.


  Le Comité des Amis récoltait des fonds pour améliorer le quotidien des enfants.  Ses bénévoles organisaient des soupers gastronomiques et parfois un concert dont l’un avec Pierre-Alain Volondat premier prix du Reine Elisabeth.

Colette  se souvient avec émotion de l’achat des lampes de chevet et de carpettes pour rendre les alcôves plus personnelles. 

L’aide financière a aussi permis l’aménagement d’un mur d’escalade et d’autres réalisations concrètes.


- Autre défi : différencier écoles et IMP autrefois intriqués sous une direction commune.  Cela se réalisa progressivement et parfois difficilement, avec des tensions et des ressentiments.


- Les jeunes deviennent adultes et il a fallu décider d’ouvrir ou non une nouvelle section dans une institution dont le fondement est orienté vers les enfants et adolescents.  C’est une maman de jeune adulte qui, par son mécénat et sa ténacité, a favorisé l’ouverture de cette section et la création de « La Branche d’Olivier » à Ath.  D’autres parents ont soutenu et encouragé cette initiative avec l’aide de membres du personnel.



        « L’esprit de Brugelette»


 L’engagement de Colette était alimenté par un esprit propre à l’institution, hérité de sa fondatrice et de la communauté religieuse.  La directrice pouvait compter sur la collaboration de personnes toujours dévouées à cet esprit.

Voici ce que Colette en dit :  Cet esprit est caractérisé par une « dimension d’accueil », que ce soit vis-à-vis des enfants ou des membres du personnel.

« La confiance » accordée à chacun, lui permet de bénéficier d’un espace d’initiative et de responsabilité.  

Une « qualité de vie communautaire » réunit les différentes unités notamment lors de fêtes ou d’évènements.


          Un message?


 En fin d’interview, j’ai demandé à Colette si elle avait un message à adresser à la génération actuelle.  Voici sa réponse, presque mot à mot: 


« Qu’elle garde cet  esprit de créativité, de désir d’évoluer en fonction de l’époque, en restant ouverte aux désirs et demandes des jeunes qu’elle reçoit.  C’est un état d’esprit à sauvegarder pour que la routine du travail et les règles de contrôle que l’état est en train d’installer dans toute la société et les associations d’aide ne viennent pas ternir ce désir de changement, ce désir de vie.  Parce que cet hyper contrôle des actes que chaque éducateur et technicien doit poser a certainement un aspect de contrainte paradoxale à la vie.  Il faut être très vigilant pour que ces conséquences de l’âge numérique n’éteignent pas la force de spontanéité et d’humanité sensible à l’évolution du monde ».











                                Que nous transmet ce témoignage?


   La période évoquée dans cet interview paraîtra peut-être dépassée et lointaine.

Elle fait  peut-être aussi l’objet d’une idéalisation à postériori.  

Chaque période de la vie institutionnelle présente des opportunités et des difficultés qui peuvent devenir source de nouveaux projets mais aussi de « burn out », expression d’une souffrance  au travail.

Chaque membre du personnel perçoit l’institution à sa manière.

Chacun en a une expérience différente en fonction de ses réussites et de ses déceptions. Chacun retirera donc ses leçons personnelles du témoignage de Colette.  Je vous livre mes réflexions.


- Importance des premières années de travail pour créer un bon lien d’attachement à l’institution. La notion de « confiance » revient plusieurs fois.   Je crois en effet qu’elle est essentielle.  Pas d’engagement personnel dans un travail difficile basé sur la qualité des relations sans espace de liberté-créativité-responsabilité.

L’attachement positif se crée lorsque nos jeunes forces rencontrent un terreau fertile, une terre vivifiée par un enthousiasme collectif.  Cet enracinement est-il encore possible aujourd’hui?  Il faut sans cesse réveiller l’enthousiasme des origines.

La plupart des personnes qui travaillent au Centre Ste Gertrude y restent longtemps et sont contentes d’y travailler.  L’institution évolue constamment et c’est parfois avec un peu de nostalgie que l’on se souvient de la période féconde et dépassée qui a permis l’expression de notre créativité.  La leçon de Colette est de nous inviter à accepter cette évolution tout en restant arrimés à des valeurs fondamentales .  « L’institution doit évoluer pour rester vivante ».  Au prix de l’effort et de la persévérance, elle peut utiliser les tensions qui l’agitent pour se transformer en gardant un sens des valeurs.  Pour Colette la valeur essentielle est dans la rencontre de l’enfant, du jeune, de l’adulte en lui attribuant sans condition une valeur personnelle et en lui offrant un espace pour évoluer. 

Pour quelques uns dont Colette, ces valeurs laïcisées trouvent un plein épanouissement dans la Foi et la rencontre de Jésus-Christ. Le fondement de la communauté par Mère Gertrude reste présent à l’esprit de beaucoup comme le témoigne l’attachement à l’appellation Ste Gertrude lors de la recherche de la nouvelle appellation « Centre St Gertrude »


- La responsabilité de direction est lourde. Colette l’évoque discrètement « J’ai mis deux ans à me remettre après mon départ ».  Il s’agit bien sûr de soutenir des défis, de gérer le quotidien et ses innombrables problèmes concrets qui attendent des réponses rapides.  Il s’agit aussi de calmer les angoisses, de remettre les « canards de couloirs » à leur place et d’assurer une contenance qui assure la cohésion d’une communauté complexe.  Cela demande une énergie énorme d’autant plus que la direction est souvent prise à partie et mise en cause quand quelque chose se passe mal ou qu’un évènement traumatique réactive les défenses archaïques de la sidération et du clivage.

Colette nous offre une leçon d’engagement dans la durée.

Pas d’idéalisation: la période évoquée était très chargée en enjeux émotionnels.  Les colères de Colette étaient parfois épiques et certains restent marqués pas ses remarques cinglantes. Certaines décisions furent jugées injustes.

Le vécu communautaire souffrait d’une carence de structuration de l’axe hiérarchique. L’audit réalisé entre 1989 et 1991avec M. Bernard de Hennin a tenté de résoudre le problème en assimilant l’institution à une ‘entreprise’ non marchande.  Les résistances à cet essai ont renforcé la recherche d’un modèle alternatif dans lequel l’axe vertical et l’axe transversal sont reconnus nécessaires l’un à l’autre, complémentaires et parfois conflictuels.  Les échanges dans des espaces transitionnels sont valorisés pour mobiliser les tensions. 

L’institution semble actuellement toujours en recherche du meilleur modèle (auquel il faut peut-être renoncer pour que le mouvement et la « Vie » soient possibles?).


- Colette s’est souvent trouvée à « l’interface ».  Elle avait compris toute l’importance de cette fonction.  L’interface permet les différenciations en entretenant un espace de parole, de concertation pour percevoir les complémentarités mais aussi transformer les inévitables tensions en se ralliant  à un bien commun supérieur en restant pleinement acteur.

Je pense que cette fonction d’interface qui entretient l’espace transitionnel, permet d’évoluer en conservant la cohésion communautaire.

C’est, selon moi, la reconnaissance  de son importance qui fait que l’institution arrive à traverser tempêtes et traumatismes.


-« L’essaimage hors les murs » a été un épisode important de l’évolution de l’institution. Cette orientation audacieuse permettait à la fois de mieux répondre à des besoins spécifiques, de mieux collaborer avec d’autres partenaires (du réseau avant la lettre) et de permettre une différenciation interne de l’institution par des projets cohérents, autonomes. Cette dynamique du « projet » s’est progressivement intériorisée  dans l’ensemble institutionnel. Associée au travail de réseau, elle paraît évidente aujourd’hui. Cette expérience de l’essaimage a servi de laboratoire de recherche en avance sur les prescrits administratifs.


-Colette a encouragé la réflexion, prémisses d’un processus continu soutenu par la question « Qu’est ce qui fait institution ? ». Outre le colloque-happening du 135 iéme, elle organisa plusieurs conférences avec des personnalités charismatiques. Guy Gilbert (« Un prêtre chez les loubards »), Jean Lerminiaux (médecin-fondateur de La Petite maison, il avait aussi travaillé à l’IMP), Mony  Elkaïm (thérapeute familial systémique), S. Tomkiewicz ( psychiatre au centre de semi-liberté pour adolescents à Vitry)…ont animés ces intéressantes conférences et soirées en présence d’un public varié.

Elle a aussi permis la tenue de séminaires au sein de l’institution et a soutenu la pluralité des référents théoriques de la psychologie clinique (psychanalyse et systémique principalement).

L’institution n’a jamais cherché à trouver sa cohérence de pratiques par un cadre de référence théorique unique mais plutôt dans le mouvement d’une clinique et d’une éthique orientées par le souci de l’enfant fragilisé. 

 


- Malgré son âge respectable, Colette restait très attentive et un peu inquiète quant à l’évolution du monde.  Au-delà de cette inquiétude que nous partageons, son témoignage nous transmet quelque chose qui en fait tout le prix.

Avec humilité et par l’exemple, il nous fait entendre cette petite voix immémoriale qui nous accompagne dans les aléas de la vie et nous dit « N’aie pas peur, ne désespère pas, garde confiance en la Vie ». Confiance en ce coeur profond  source de compassion qui nous maintient en humanité lorsque nos points de repères se dérobent, que la solitude devient souffrance et que le terme de notre chemin s’entrevoit.  Merci Colette.



                                                                                     Luc Laurent


                                                                                     Février 2023



   



  



                                                 « C’est quoi être  chrétien ? »



   « C’est quoi être  chrétien ? », vous avez peut-être déjà  été confronté à cette question lors d’un repas de famille ou d’une rencontre. À une époque de ma vie où cette question ne me préoccupait pas, un ami croyant me confiait qu’il ne savait pas ce que cela signifiait exactement.  J’avais été étonné. Était-ce sincère ou une boutade?  Aujourd’hui je comprends sa réflexion empreinte d’humilité et de défiance vis-à-vis de ceux qui disent « je sais! ».  Il n’est, en effet, pas facile de répondre à cette question.  Elle contient peut-être un piège, un risque de dérapage.  Mais n’est-il pas bon de se la poser de temps en temps sans se contenter des réponses toujours un peu bancales qu’on y apporte.  Le temps de ce carême m’a semblé propice pour m’y essayer avec le souhait d’en partager le fruit .

Soyez donc indulgent à la lecture de ceci si vous y consentez.

Laissez-vous inspirer par l’Esprit qui vous aidera à trouver des réponses qui mettent en mouvement.  Car être chrétien est avant tout une pratique au quotidien plutôt qu’une affirmation identitaire qui entretient l’illusion d’un supplément d’âme.

Dans un premier temps, ma plume avait suivi l’inclinaison d’un texte bien construit centré sur des concepts qui m’éclairent : dialectique de l’identité et de l’Altérité, sortie de soi par l’éthique et la spiritualité, angoisse liée à notre liberté essentielle de dire oui ou non au travail de la Grâce… Intéressant mais insatisfaisant. Ce sera  peut-être pour une prochaine fois.

  Je souhaitais que l’acte d’écriture s’accompagne d’un «oui ».  Car être chrétien c’est avant tout être transformé par ce « oui » à une sollicitation un peu folle et irraisonnable qui nous tire hors de nous-mêmes et nous fait re-naître au printemps de la Vie.

Pas de texte bien construit donc mais des phrases, des images, des réflexions personnelles, autant de flèches qui vont, je l’espère, dans la bonne direction tout en manquant inévitablement leur cible.  Il s’agit d’un ratage heureux car Dieu ne veut pas que nous l’enfermions dans des définitions mais que nous restions en relation avec Lui. Je demande donc à l’Esprit de me venir en aide et de guider mon écriture.


  


   Être Chrétien c’est d’abord prier et dire : « Père qu’attends-tu de moi, quelle est Ta volonté, qu’elle se réalise?! ». Prier et discerner vont de pair. Pour nous aider il y a les Évangiles qui nous invitent à suivre le Christ sur son chemin-Vie et Vérité.

L’écoute de la Parole nous aide  à créer notre propre chemin.

Quel bonheur de la partager en groupe de lecture biblique en se l’appropriant et parfois en osant dire « Je ne comprends pas ». 

En effet que de versets bousculants dans nos Evangiles, en particulier celui de St Matthieu si souvent cité lors des célébrations…

Mt 16-25. «  …qui veut sauver sa vie la perdra, mais quiconque perd sa vie à cause de moi, l’assurera »?

Mt. 10-35. « Je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère….On aura pour ennemi les gens de sa maison ».

Mt.  18-8. « Si ta main ou ton pied entraine ta chute, coupe-les et jette les loin de toi. Mieux vaut pour toi entrer dans la vie manchot ou estropié que d’être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le feu éternel ».

   Les Évangiles oscillent entre attitudes compassionnelles du Christ et discours d’une radicalité bousculante.  Prenons ces derniers comme des points de repères, des points d’appui qui nous aident à sortir de nous-mêmes, de la clôture de nos protections habituelles.  Ce sont des activateurs dynamiques et non des impératifs auxquels il faut se conformer sous la pression d’une peur ou d’un sentiment de culpabilité infantils.  Dieu nous veut libres et responsables.  C’est notre « oui » librement consenti qu’Il vient chercher en nous.  « Oui je me donne à Toi, je m’abandonne en confiance à Ta volonté. En Toi j’existe vraiment ».  Langage de l’Amour auquel tout notre être aspire et veut participer y compris notre chair.  

L’Eglise-institution ne l’oublie-t-elle pas trop souvent? 


  Mais être chrétien ne peut se résumer à la recherche d’une sagesse ou d’une Joie ineffable.  Le Mal existe et le Satan (le diviseur, le menteur) est omniprésent dans le monde. Il guette en nous le pouvoir du « non ».  La mort et la souffrance sont présentes en nos vies.

La force de la Grâce et la profondeur du Mal traversent l’histoire de l’humanité et nos vies personnelles.  Le Satan est un ange déchu rempli de haine qui s’est volontairement éloigné de son Créateur.  Il tire sa puissance et sa jouissance maligne du pouvoir de ses mensonges et de notre vulnérabilité.  Il profite de nos failles et de nos angoisses pour y semer les graines du mensonge fondamental : « Si tu le veux, tu seras comme un Dieu!», « Détache toi de ce Dieu trompeur qui se joue de toi et t’oublie!»

Éternel combat en chacun entre consentir à l’humilité de la créature confiante en l’amour du Créateur et tentation de se suffire à soi-même en adorant des idoles!  Ce combat, nous ne pouvons le gagner que si nous accueillons le don de l’Esprit convaincus que l’Amour est plus fort que la mort.  L’Agneau blessé de l’Apocalypse est vainqueur.  Le Christ est descendu aux Enfers et nous rejoint là où nous risquons de perdre le goût de Dieu, là où notre solitude nous mène au bord des abysses.  Le Christ nous tend la main et nous tire vers le Ciel par sa Résurrection.  Etre chrétien c’est vivre en communion continuelle dans le mystère de la Passion et de la Résurrection. Il faut accepter de porter sa croix et même davantage en portant le « poids du péché de tous pour tous »(selon Dostoïevski).


  De manière plus légère être chrétien c’est rendre grâce en célébrant et en se faisant serviteur. On ne devient pas chrétien tout seul. C’est ensemble en Eglise par les sacrements et l’expérience de solidarités fraternelles que l’on nourrit sa Foi et son Espérance. Ce  sont les rencontres, l’intuition du charisme des autres chrétiens  et non chrétiens qui nous aident à inventer notre propre chemin.


   L’enthousiasme des premières communautés s’est affadi. Les valeurs chrétiennes personnalistes ont percolé dans notre société de plus en plus laïcisée. Mais la lecture des Évangiles contient toujours son ferment révolutionnaire. La conversion est aussi sub-version. Les valeurs du monde y sont transposées sur un autre plan. Être chrétien c’est agir avec d’autres pour construire une société plus juste, plus généreuse avec tous ceux des « périphéries ».  C’est plus que jamais être conscient que la survie de l’humanité est liée au respect de la dignité humaine.  Cette dignité n’est pas celle d’une super-créature mais d’une créature consciente de sa responsabilité et de sa dépendance vis-à-vis de tout le vivant et des équilibres fragiles qui permettent la vie.  L’écologie intégrale prônée par le Pape François peut être le ferment d’une société renouvelée. Plus que jamais nous avons besoin de la grâce de l’Esprit et de notre amour de la vie à travers nos enfants, petits-enfants ….pour relever les défis présents et à venir.

Que nous soit accordé de cheminer ensemble en Eglise et en dehors d’elle.


                                                                          Luc Laurent

    Temps pascal 2023.