dimanche 12 décembre 2021

 La première ligne


        Merci beaucoup à Janaina Costa coordinatrice du réseau Mosaïque de nous avoir informé et consacré une soirée.

Voici une réaction au contenu de cette rencontre. 

J’ai été surpris et d’une certaine manière heureux d’apprendre qu’un espace de liberté/rectification existait dans ce réseau aux  psychologues qui ont accepté d’entrer dans le système de participer à l’évolution des contenus de la convention pour les adapter aux pratiques. Comme le souligne Janaina cette participation nécessite une tolérance à l’absurde et une confiance dans un processus participatif dont l’objectif final est l’ajustement des pratiques aux besoins.

   Avec un peu de recul  je reste toutefois  sceptique et inquiet.

Quel avenir pour les métiers de la santé mentale nos collègues qui acceptent de jouer le jeu préparent-ils, alors que ce jeu est faussé au départ?

Entrer dans ce système c’est se livrer à l’exercice compliqué d’une double torsion. La première est subie à la base suite au coup de force de madame Deblock qui a vidé la Loi Mule-Onkelinx de son sens en niant la spécificité de la santé mentale et la diversité de ses référents théoriques. Les intervenants tentent de rectifier les effets inappropriés qui en dérivent par une seconde torsion.

   Suivant le psychanalyste W. Bion et mon expérience du travail en institution de soin, je sais l’importance des liens contenant-contenus. Ils déterminent cohérence, cohésion et consistance (rapport à la vérité) pour permettre le développement de la pensée (et donc selon Bion du développement psychique).

   Une loi cadre est un contenant externe, une référence nécessaire pour organiser des contenus. Est-il possible de bien penser à partir d’un contenant fondé sur le déni et la malhonnêteté intellectuelle?

L’ espace de rectification autorisé n’annule pas l’inconfort et l’insécurité générée par une base légale faussée. La vraie rectification d’une dérive éthique ne peut se faire qu’à partir d’un contenant dont la vocation première est la recherche de la vérité. On peut en douter. 

De plus, cet espace est fragile et n’est pas à l’abri d’un nouveau coup de force de l’exécutif sous pression budgétaire.

  Vu sous cet angle ce qui se passe en « première ligne » serait

plutôt de nature à « rendre fou » (paraphrase du titre d’un article de H. Searls*) plutôt qu’à préparer un cadre clair pour exercer les métiers de la santé mentale à côté de ceux de la médecine techno-scientifique.

Les intervenants de première ligne « survivront-ils à leur folie » ( paraphrase du titre d’une nouvelle de Kensaburo Oé**)?

Manque de tolérance à l’absurde ou clairvoyance de ma part?

Je précise tout ceci dans le texte suivant**

                                                                                                    Luc Laurent


* L’effort pour rendre l’autre fou ,** Dites-nous comment survivre à notre folie 

 « Dites-nous comment survivre à notre folie »


        -D’une manière générale nous sommes de plus en plus amenés à subir une logique gestionnaire informatisée,  déconnectée des réalités perçues sur le terrain.

    Nous traversons une période de grandes transformations, de mutation de civilisation. 

Il n’y a plus de récit collectif pour donner sens au « vivre ensemble ». La recherche de cohérence, de cohésion, de consistance pour assurer notre sécurité intérieure est mise à rude épreuve. Un clivage se renforce au sein de la communauté sociale. Des pseudos récits réducteurs séduisent une partie de la population. Beaucoup d’autres concitoyens sont déprimés devant l’écart qui se creuse entre discours politique et enjeux actuels.

L’angoisse associée au vacillement des repères renforce la tentation de contrôle. La gestion informatisée vient faire pièce à l’impuissance et au vide. Elle n’est plus perçue comme un moyen performant au service de la bonne gouvernance mais comme un paradigme envahissant à prétention hégémonique sur notre mode de vie. 

Le paradigme de la gestion ne peut à lui seul apporter des réponses  qui ré-inventent un avenir porteur de sens. Il doit être vivifié par le souffle d’autres paradigmes qui l’empêchent de se fermer sur lui-même.

 Suivant Edgar Morin*il est sage d’envisager les changements en acceptant leur complexité et en recomposant du sens à partir des tensions et des valeurs que l’on choisit de mettre au fondement de notre action. Pour ma part l’enjeu central qui m’anime est celui de notre humanité. C’est cet enjeu éthique qui oriente ma pensée et mes actions.


    -Mon travail en institution (IMP) m’a rendu sensible à cette évolution. Tout en reconnaissant la nécessité d’une bonne gestion, j’ai essayé de promouvoir un modèle** qui valorise des espaces pour que les acteurs en situation puissent entretenir la cohérence, la  cohésion et la consistance de leurs interventions qui relèvent du soin, de l’accueil et de l’accompagnement. 

Ceci peut être appliqué au domaine de la santé mentale 

Il s’agit de mettre en tension  le paradigme de la gestion basé sur la pensée opératoire du management social et de la techno-médecine  avec un autre paradigme  qui valorise la vocation singulière de chacun et  marque la place de son irréductible singularité, de la « vérité » qui donne consistance à sa vie, de l’équilibre personnel qu’il a trouvé.

Pour que cette tension ne se fige pas en clivage de pôles opposés, valorisons une pensée dans laquelle ces opposés ne s’excluent pas mais  trouvent leur justification réciproque dans leur interdépendance dynamique.

 

    La tension réciproque entre ces paradigmes peut être déclinée en mode philosophique, psychanalytique ou spirituel.

      

    Selon le philosophe Martin Buber*** notre subjectivité est structurée par deux relations réciproques différentes et complémentaires.

 Le « Je-Cela ». Le « Je » s’y constitue agent de maîtrise d’un Cela. Le « Cela » transforme le « Je » en producteur, consommateur…

 Le « Je-Tu » pose le fondement de notre subjectivité dans une relation réciproque entre un je et un tu. 

Être traité en « Tu » ou en « Cela » à des effets très différents pour l’être humain.

      Le sujet humain de la psychanalyse est divisé, toujours en quête de lui-même, animé d’un désir dont l’objet lui échappe.

 L’intériorisation de ses finitudes, inscrites dans une histoire et dans les particularités de ses failles, donne plus de consistance à sa personnalité.

    

      Par la dimension spirituelle l’être humain se découvre

 relié (apparenté) au Tout. Le sentiment de sa dignité  trouve sa racine dans la conscience d’une humble insignifiance conjuguée à l’appartenance participative à ce Tout.

Nous pouvons avoir une attitude de réceptivité ou de refus par rapport au spirituel.

    

      D’autres déclinaisons sont bien sûr possibles pour constituer une tension avec le paradigme « Je-Cela » de la gestion  afin de l’empêcher d’être hégémonique et donc d’appauvrir la tension qui nous responsabilise pour rester humain. 


     -Qu’en est-il des espaces de rectification évoqués lors de la rencontre concernant la « première ligne »*?

Ils sont autorisés voire attendus dans la coordination du réseau (projet 107)

Les intervenants de « première ligne »  sont invités à participer à l’ajustement d’un système qui deviendrait la norme pour le secteur de la psychologie clinique.

              Il y a plusieurs types de rectifications

       La rectification peut porter simplement sur l’adaptation d’une règle. Elle se fait alors sur le mode de la bonne gestion.

       Mais elle peut aussi rappeler que la personne humaine  a besoin d’être reconnue dans sa dignité et sa valeur singulière toujours douteuse à cause des divisions et blessures qui la fondent . Ce deuxième type de rectification  suppose que les normes de gestion soient suffisamment souples pour faire exception et tenir compte des particularités d’une situation dans la relation de soin.

      Un troisième type de rectification est orientée par l’éthique de la vérité. Elle vise à rétablir du sens, de la vérité là où le vide, le mensonge, le pseudo, masquent le désarroi et l’incapacité  de traverser l’angoisse pour aller de l’avant.

 

Dans une société dominée par un souci de gestion, la participation à un espace de rectification permet de rester acteur et donc actif mais  au prix d’une endurance, d’un risque et d’un paradoxe épuisants:

          

       L’ approche gestionnaire produit une inflation de   règlements. Les protocoles et procédures sont sans cesse réactualisés. Les évaluations à critères standardisés exigent de plus en plus de temps.

Le processus de  rectification peine à suivre le rythme. La stabilisation qui permettrait de souffler et de réorienter enfin l’énergie vers le travail proprement dit est sans cesse reportée.

       La logique gestionnaire est aussi très hiérarchisée et le processus de rectification qui vise à adapter les  protocoles aux situations particulières dépend de la tolérance de la hiérarchie qui se soucie parfois plus de l’imperméabilité des parapluies que du soin en tant qu’humanisme. 

      La rectification éthique qui consiste à remettre du sens, à dénoncer et réduire la place du « pseudo » rencontre une difficulté particulière. Le paradigme de la gestion semble incapable de faire la différence entre mensonge et vérité. Il se préoccupe des cohérences utilitaristes et non du sens.


L’intervenant de première ligne, invité à rectifier, se retrouve devant le paradoxe de servir un dispositif fondé sur le déni de la différenciation féconde des deux paradigmes nécessaires à une pratique psycho-sociale.

La gestion veut inclure l’autre paradigme niant ainsi sa spécificité.

Il ne semble pas possible de faire valoir que la loi concernant la psychologie clinique a été faussée à la base par une malhonnêteté intellectuelle.


En temps de crise aiguë la logique gestionnaire a tendance à se rigidifier et à produire des effets pervers difficile à mobiliser.

Durant la première vague de la Covid19, les pensionnaires des homes (MRS) ont dû subir un confinement strict en chambre, sans visites des proches ou du médecin de famille. Les protocoles étaient respectés à la lettre produisant des effets désastreux dans certaines situations.  Les responsables et le personnel de MRS, obsédés par le respect des  protocoles ne prenaient pas la mesure du syndrome de glissement que les règles sanitaires amplifiaient. Ils restaient sourds aux interpellations des familles.


  -Grâce à la pensée complexe nous pouvons peut-être échapper à l’épuisement et à la folie du paradoxe.

Il s’agit  de renoncer à la synthèse rassurante de la « bonne réponse » d’un unique paradigme trompeur parce que déconnecté d’une relation à une altérité qui le limite et le justifie.

Le pivot de la pensée complexe se trouve en chacun de nous. Il faut tolérer que l’angoisse qui se manifeste dans nos failles a une fonction existentielle. Elle est le prix à payer pour notre liberté subjective antidote aux aliénations épuisantes.

La liberté consiste à vivre au quotidien, dans le concret des situations, la possibilité d’échapper à nos égoïsmes protecteurs, à nos « mensonges » en traversant l’angoisse et  en retrouvant des solidarités  pour sauvegarder ce qui nous fait humain dans nos fragilités et nos manques. Cela ne se fait pas sans prise de risque, ni inconfort mais cela conforte le sentiment d’être juste et vrai, d’être bien.


  Pour se « sauver de sa folie » il faut se reconnaître suffisamment fou pour participer au système et se savoir suffisamment sain pour espérer y produire quelque chose  d’interessant au nom de ce qui fonde notre dignité humaine. Pas d’héroïsme, faire le mieux qu’on peut.

                                                                             

                                                                  Luc Laurent

 

*E Morin est le théoricien de la pensée complexe

** « Quel avenir pour les pratiques de soin en institution? »

 L Laurent, Édition du Champ social 

***Martin Buber distingue le « Je-Tu » et le « Je-Cela » en tant que deux relations fondamentales constitutives de la subjectivité.


                                                               



   

mardi 9 mars 2021

                Normes sanitaires et fondamentaux des LREP

                         (Lieux de rencontres enfants-parents)


—L’évolution du contexte pandémique à partir de mars 2020 a confronté les LREP à des mesures sanitaires conditionnant leur ouverture.  Les recommandations de l’ONE ont évolué au fil du temps et ont nécessité un travail de réflexion concernant leur compatibilité avec les ressources organisationnelles et avec la philosophie des lieux.  Ce travail de réflexion a été intéressant.  Il nous a obligés à nous tourner vers nos « fondamentaux » pour adapter nos pratiques à des contraintes sanitaires nécessaires.  Il a stimulé une créativité de pratiques innovantes tout en nous faisant percevoir les limites à l’intérieur desquelles nous devions rester pour conserver un ancrage identitaire.  

Ma réflexion personnelle fut enrichie par les réunions d’équipe du Petit Cèdre mais aussi avec les LREP de l’AWLIMV et par une rencontre organisée par l’ONE en décembre 2020 avec une quinzaine d’autres lieux.


—Les fondamentaux sont les valeurs d’ancrage du projet. Ils concernent son « éthique ».

Elles sont associées à sa fondation, à sa capacité de s’orienter dans le présent et à se projeter dans l’avenir.  Lorsque je réfléchis à cette question concernant le Petit Cèdre, trois mots se mettent en avant :  transitionnalité, rencontre, et parole.


     La transitionnalité est une notion psychanalytique qui dérive de l’objet transitionnel (doudou) défini D. Winnicott.  D’autres auteurs tels que René Roussillon lui ont donné de l’extension en tant qu’espace et activité psychique.

Tel le sein pour le bébé, les objets y sont à la fois « trouvés » et « créés » dans un espace d’illusion qui fonde sa confiance en ses ressources et en sa relation à l’environnement.

La transitionnalité suppose une activité « comme si » , un jeu sous-tendu par l’association libre, une créativité ouverte à la surprise, à l’inattendu.

Les  LREF laissent se déployer une activité spontanéité avec une liberté de se déplacer, de parler, jouer (ou pas). On vient et on quitte le lieu quand on le souhaite. La participation aux frais est libre (au Petit Cèdre).

L’espace transitionnel favorise un jeu d’échanges informels sécurisés à l’abri du « comme si ». Il donne de l’énergie et stimule la créativité.

Chaque accueil dans un LREP est une sorte de petite création à plusieurs dont les enfants, les accompagnants et les accueillantes sont les acteurs interdépendants.

Ce que chacun en retire lui est propre.


     La notion de rencontre nous aide à aller plus loin dans la perception de l’enjeu éthique qui oriente la pratique.  

Martin Buber est le philosophe de la « rencontre ».  Son livre le plus connu le « Je et Tu » commence ainsi : «  Le monde est double pour l’homme car l’attitude de l’homme est double en vertu de la dualité des mots fondamentaux, des mots-principes qu’il est apte à prononcer »... « les bases du langage ne sont pas des mots isolés, ce sont des couples de mots. »  Buber distingue deux mots-principes à la base du langage et de notre rapport au monde.  Le « Je-Tu » est le mot qui signe le fondement relationnel de notre personnalité.  C’est dans la réciprocité de la rencontre que nous cheminons à la recherche de notre vérité et d’un sens à notre vie. Winnicott disait : « Un bébé (seul) ça n’existe pas », il  existe dans la relation avec une mère.

L’autre mot-principe est le « Je-Cela » . C’est celui de la relation utilitariste et de l’objectivation.  Il permet le progrès des connaissances scientifiques et de la technique. Cette relation est efficace pour atteindre des objectifs. Il transforme l être humain en « sujet-objet » conditionné et défini par ses coordonnées dans un paradigme pragmatique.

Les deux mots principe coexistent et sont nécessaires.

À l’aide de cette distinction nous pouvons éclairer la spécificité éthique de nos lieux.  

Nous valorisons la rencontre en mode « Je-Tu » dans un espace-temps défini (un lieu, un horaire). Le dispositif est pensé en fonction de cette prévalence du principe « Je-Tu » et de l’éthique qui en découle. Le « Je-Cela » n’est pas exclu pour autant.

Chaque LREP trouve son équilibre entre activité libre (Je-Tu)  et activités organisées, conseils... (Je-Cela). L’important est d’être conscient de la différence paradigmatique et de rester centré sur la rencontre.

La réciprocité de la rencontre suppose un tiers terme qui lui évite de se fermer sur elle-même ou de se perdre dans un jeu de miroirs infinis. Il s’agit de l’altérité. 

Elle définit  des limites rassurantes et un espace ouvert qui échappe à toute détermination. Elle nous confronte aussi à nos finitudes et à l’angoisse existentielle.

Elle nous permet de nous sentir relié à plus que nous, à une Totalité génératrice de vie. 

Face à l’altérité et à l’angoisse existentielle qui la signale, notre attitude est double.

Nous pouvons consentir à la reconnaître en assumant l’angoisse qui l’accompagne et la conscience stimulante de percevoir des horizons bien plus larges que ceux auxquels notre moi individuel nous cantonne. 

Nous pouvons aussi refuser, et contourner l’épreuve de  l’altérité. Ce refus conforte l’être humain dans une illusion de toute puissance, une affirmation de pleine autonomie et une fixation à un mode aliénant de jouissance dont les avatars extrêmes  actuels sont les addictions et le consumérisme irresponsable. Consentement et refus de l’altérité constituent le carrefour de cet enjeu éthique que révèle le mode Je-Tu. Chaque situation nous met en présence de ce carrefour et nous tentons de nous débrouiller au mieux avec notre nature duelle, à l’aide de nos ressources psychiques et de notre environnement.

Dans les LREP je crois que nous essayons de laisser une place à l’altérité en évitant les jugements et  en mettant notre « savoir préalable » entre parenthèses. C’est par la relation et la rencontre que l’apprentissage se fait. Cela vaut pour le parent conforté dans sa compétence, pour l’enfant qui s’assure dans son « allant-devenant » (Françoise Dolto) et pour l’accueillante enrichie dans son expérience personnelle.


       La parole est le véhicule principal de cette orientation éthique de la rencontre. Elle est  associée à l’engagement corporel (au « non verbal »). 

L’accueillante s’adresse à l’enfant, à l’accompagnant, à l’autre accueillante ou au groupe. Ce n’est pas le lieu d’adresse de la parole qui spécifie mais son intention.

Dans les LREP elle soutient la base relationnelle de la personnalité et ses besoins.

Nous utilisons le prénom, le nom de famille reste anonyme.  Le prénom est associé à la naissance et à notre accueil en tant que fille ou garçon dans la communauté humaine et une culture familiale. Il est intimement lié à la relation fondamentale qui nous reconnaît une valeur unique.  

Le nom de famille nous inscrit dans un lignage comme membre de la société et de son organisation. Il objective notre personne dans des rôles sociaux. C’est donc le prénom qui est privilégié.

La parole n’est pas qu’un outil de communication, elle est génératrice de ce qui fonde la qualité de la relation à l’environnement (humain et non humain).

Lorsqu’il est l’heure de clôturer l’accueil, l’accueillante peut attirer l’attention de deux manières différentes. « Il est bientôt l’heure! » peut être énoncé avec l’intention de donner une information objective concernant l’horaire. Dans un LREP cette parole suppose la conscience de l’enjeu d’une séparation prochaine. L’attention de l’accueillante à ce processus permettra peut-être d’échanger une parole reconnaissant la difficulté de cette réalité et la promesse joyeuse d’une retrouvaille. La permanence du lieu avec son espace, son horaire, ses règles et la circulation des accueillantes est gage de fiabilité dans ce processus de retrouvailles- séparations réitéré à chaque accueil.



—C’est donc à l’aide de ces « fondamentaux » que nous cherchons à nous ajuster aux normes sanitaires. 

Bulle sanitaire, rendez-vous avec une ou deux familles, fiche avec nom et adresse pour le « tracing », notion de situation d’urgence, hygiène, distance et masques sont les contraintes que nous avons dû rencontrer.


  Remarquons que les normes relèvent du paradigme « Je-Cela ». Elles concernent un objectif précis: réduire la contagion et ses conséquences en terme de santé et de risque de désorganisation du système hospitalier. Cet objectif est fédérateur, sa pertinence est reconnue presque unanimement.

Mais la gestion de la crise sanitaire nous enferme de plus en plus dans un système normatif alimenté par la peur. Des libertés fondamentales sont mises à mal.

L’adhésion citoyenne aux mesures, sollicitée par les pouvoirs publics, implique paradoxalement  que nous renoncions à notre libre arbitre, à cet espace de liberté qui nous permet de participer à l’enjeu éthique. Le Je-Tu est mis à mal. 

La doxa officielle ne peut être contestée. Ce serait du «complotisme» ou de l’inconscience. La non adhésion « spontanée » aux normes est sanctionnée.

C’est  dans ce contexte général, paradoxal et fatiguant que nous tentons d’intégrer les mesures sanitaires concernant nos lieux. C’est ce paradoxe qu’il nous faut assumer lors des accueils. 

Comment prendre les mesures sanitaires au sérieux tout en se permettant de les adapter selon les situations pour maintenir l’esprit du lieu?  

Il serait très important pour les équipes et leur coordinateur que l’ONE, tout en énonçant ses recommandations, reconnaisse clairement un espace d’interprétation et d’adaptation aux situations spécifiques.


Les masques sont obligatoires pour les adultes. Ils perturbent la communication relationnelle avec des petits enfants dans la mesure où seule une partie du visage délivre les précieux messages non verbaux.  Les nuances du sourire ne sont plus accessibles ainsi que leur correspondance ou non avec le message des yeux.  Certains lieux ont sollicité une adaptation en remplaçant les masques par des visières et cela a été autorisé par l’ONE.  Bel exemple d’adaptation qui met en évidence l’importance d’une communication entre les LREP et l’ONE.  

La créativité et le questionnement des lieux nourrit la réflexion au sein de l’ONE qui, par son écoute, renforce l’énergie des équipes en ne les laissant pas seules avec le paradoxe mentionné.  

Dans un autre projet, l’accueillante se permet un jeu de coucou en baissant son masque à bonne distance et à certaines occasions.


Le rendez-vous, autre mesure recommandée, avec une famille me semble  compatible avec le dispositif si son caractère transitionnel est clair pour chacun.  Prendre rendez-vous ne signifie pas nécessairement que l’on fonctionne sur le mode de la consultation. Le rendez-vous est pris à l’aide du prénom de l’enfant.


La notion d’urgence qui figure dans les recommandations de novembre, renforce une perception psycho-sociale de notre intervention.  Elle pourrait nous inciter à porter un regard expert sur les situations. Pour rester en accord avec nos fondamentaux, il est bon de se dire que toute famille désireuse de fréquenter le lieu est en situation « d’urgence » par manque de contacts et de rencontres. 

Le 10 février j’ai reçu l’appel d’une maman qui dit attendre impatiemment la ré-ouverture du Petit Cèdre. Le confinement familial est de plus plus pénible à supporter. Je lui explique que nous pouvons ouvrir sur rendez-vous pour des situations d’urgence et que je considère que son appel me motive à modifier notre décision de fermer suite aux recommandations de novembre. Nous rouvrirons donc bientôt en réponse à cette demande. Ce sont les parents qui nous mobilisent et nous mettent au travail.


La mesure de «tracing » a suscité une réflexion concernant l’inscription du nom de famille et de l’adresse.  Nous avons accepté d’entrer dans cette procédure parce qu’elle restait périphérique par rapport au dispositif proprement dit et qu’elle avait du sens dans le contexte actuel.  

Cela n’empêche pas une réticence critique à l’égard d’une tendance sociétale à « tracer » l’individu afin de mieux gérer sa vie « pour son bien ».  Ne sommes-nous pas de plus en plus aliénés par des algorithmes et des statistiques que nous alimentons par nos données personnelles?


Sortir du lieu?   Le « lieu » est davantage défini par l’esprit de rencontre que par un espace délimité.  Le bac à sable ou la plaine de jeux du quartier faisaient autrefois office de lieu de rencontre transitionnel.  Avec le repli individualiste de notre société, les LREP ont pris tout leur sens pour beaucoup de familles.  

Des pratiques innovantes ont vu le jour après la recommandation de fermer les lieux proprement dits ?  Certains projets ont imaginé des promenades et des activités extérieures.  Il s’agit d’expériences intéressantes dont nous espérons avoir les échos.

Les pratiques innovantes nous font sentir que les règles ne définissent pas le lieu mais découlent de la forme que prend la rencontre et son nécessaire cadrage.  Seule la règle de base «  l’accompagnant reste avec l’enfant » (garantie de la relation de base) est fixe.  



En conclusion, les règles sanitaires ont tout leur sens dans le contexte actuel et peuvent être associées aux règles du lieu dans un esprit convivial de responsabilité partagée à condition qu’un  espace d’interprétation et d’adaptation soit reconnu et validé.  À défaut, nous restons captifs d’un paradoxe entre l’imposition d’un mode de gestion « Je-Cela » et l’éthique fondamentale « Je-Tu » des LREP.

Avec l espoir que ces réflexions alimentent et inspirent celles d’autres projets qui les partageront à leur tour.


                                              

                                                  Luc Laurent   

                                   coordinateur du « Petit Cèdre »

                                                Février 2021