« Dites-nous comment survivre à notre folie »
-D’une manière générale nous sommes de plus en plus amenés à subir une logique gestionnaire informatisée, déconnectée des réalités perçues sur le terrain.
Nous traversons une période de grandes transformations, de mutation de civilisation.
Il n’y a plus de récit collectif pour donner sens au « vivre ensemble ». La recherche de cohérence, de cohésion, de consistance pour assurer notre sécurité intérieure est mise à rude épreuve. Un clivage se renforce au sein de la communauté sociale. Des pseudos récits réducteurs séduisent une partie de la population. Beaucoup d’autres concitoyens sont déprimés devant l’écart qui se creuse entre discours politique et enjeux actuels.
L’angoisse associée au vacillement des repères renforce la tentation de contrôle. La gestion informatisée vient faire pièce à l’impuissance et au vide. Elle n’est plus perçue comme un moyen performant au service de la bonne gouvernance mais comme un paradigme envahissant à prétention hégémonique sur notre mode de vie.
Le paradigme de la gestion ne peut à lui seul apporter des réponses qui ré-inventent un avenir porteur de sens. Il doit être vivifié par le souffle d’autres paradigmes qui l’empêchent de se fermer sur lui-même.
Suivant Edgar Morin*il est sage d’envisager les changements en acceptant leur complexité et en recomposant du sens à partir des tensions et des valeurs que l’on choisit de mettre au fondement de notre action. Pour ma part l’enjeu central qui m’anime est celui de notre humanité. C’est cet enjeu éthique qui oriente ma pensée et mes actions.
-Mon travail en institution (IMP) m’a rendu sensible à cette évolution. Tout en reconnaissant la nécessité d’une bonne gestion, j’ai essayé de promouvoir un modèle** qui valorise des espaces pour que les acteurs en situation puissent entretenir la cohérence, la cohésion et la consistance de leurs interventions qui relèvent du soin, de l’accueil et de l’accompagnement.
Ceci peut être appliqué au domaine de la santé mentale
Il s’agit de mettre en tension le paradigme de la gestion basé sur la pensée opératoire du management social et de la techno-médecine avec un autre paradigme qui valorise la vocation singulière de chacun et marque la place de son irréductible singularité, de la « vérité » qui donne consistance à sa vie, de l’équilibre personnel qu’il a trouvé.
Pour que cette tension ne se fige pas en clivage de pôles opposés, valorisons une pensée dans laquelle ces opposés ne s’excluent pas mais trouvent leur justification réciproque dans leur interdépendance dynamique.
La tension réciproque entre ces paradigmes peut être déclinée en mode philosophique, psychanalytique ou spirituel.
Selon le philosophe Martin Buber*** notre subjectivité est structurée par deux relations réciproques différentes et complémentaires.
Le « Je-Cela ». Le « Je » s’y constitue agent de maîtrise d’un Cela. Le « Cela » transforme le « Je » en producteur, consommateur…
Le « Je-Tu » pose le fondement de notre subjectivité dans une relation réciproque entre un je et un tu.
Être traité en « Tu » ou en « Cela » à des effets très différents pour l’être humain.
Le sujet humain de la psychanalyse est divisé, toujours en quête de lui-même, animé d’un désir dont l’objet lui échappe.
L’intériorisation de ses finitudes, inscrites dans une histoire et dans les particularités de ses failles, donne plus de consistance à sa personnalité.
Par la dimension spirituelle l’être humain se découvre
relié (apparenté) au Tout. Le sentiment de sa dignité trouve sa racine dans la conscience d’une humble insignifiance conjuguée à l’appartenance participative à ce Tout.
Nous pouvons avoir une attitude de réceptivité ou de refus par rapport au spirituel.
D’autres déclinaisons sont bien sûr possibles pour constituer une tension avec le paradigme « Je-Cela » de la gestion afin de l’empêcher d’être hégémonique et donc d’appauvrir la tension qui nous responsabilise pour rester humain.
-Qu’en est-il des espaces de rectification évoqués lors de la rencontre concernant la « première ligne »*?
Ils sont autorisés voire attendus dans la coordination du réseau (projet 107)
Les intervenants de « première ligne » sont invités à participer à l’ajustement d’un système qui deviendrait la norme pour le secteur de la psychologie clinique.
Il y a plusieurs types de rectifications
La rectification peut porter simplement sur l’adaptation d’une règle. Elle se fait alors sur le mode de la bonne gestion.
Mais elle peut aussi rappeler que la personne humaine a besoin d’être reconnue dans sa dignité et sa valeur singulière toujours douteuse à cause des divisions et blessures qui la fondent . Ce deuxième type de rectification suppose que les normes de gestion soient suffisamment souples pour faire exception et tenir compte des particularités d’une situation dans la relation de soin.
Un troisième type de rectification est orientée par l’éthique de la vérité. Elle vise à rétablir du sens, de la vérité là où le vide, le mensonge, le pseudo, masquent le désarroi et l’incapacité de traverser l’angoisse pour aller de l’avant.
Dans une société dominée par un souci de gestion, la participation à un espace de rectification permet de rester acteur et donc actif mais au prix d’une endurance, d’un risque et d’un paradoxe épuisants:
L’ approche gestionnaire produit une inflation de règlements. Les protocoles et procédures sont sans cesse réactualisés. Les évaluations à critères standardisés exigent de plus en plus de temps.
Le processus de rectification peine à suivre le rythme. La stabilisation qui permettrait de souffler et de réorienter enfin l’énergie vers le travail proprement dit est sans cesse reportée.
La logique gestionnaire est aussi très hiérarchisée et le processus de rectification qui vise à adapter les protocoles aux situations particulières dépend de la tolérance de la hiérarchie qui se soucie parfois plus de l’imperméabilité des parapluies que du soin en tant qu’humanisme.
La rectification éthique qui consiste à remettre du sens, à dénoncer et réduire la place du « pseudo » rencontre une difficulté particulière. Le paradigme de la gestion semble incapable de faire la différence entre mensonge et vérité. Il se préoccupe des cohérences utilitaristes et non du sens.
L’intervenant de première ligne, invité à rectifier, se retrouve devant le paradoxe de servir un dispositif fondé sur le déni de la différenciation féconde des deux paradigmes nécessaires à une pratique psycho-sociale.
La gestion veut inclure l’autre paradigme niant ainsi sa spécificité.
Il ne semble pas possible de faire valoir que la loi concernant la psychologie clinique a été faussée à la base par une malhonnêteté intellectuelle.
En temps de crise aiguë la logique gestionnaire a tendance à se rigidifier et à produire des effets pervers difficile à mobiliser.
Durant la première vague de la Covid19, les pensionnaires des homes (MRS) ont dû subir un confinement strict en chambre, sans visites des proches ou du médecin de famille. Les protocoles étaient respectés à la lettre produisant des effets désastreux dans certaines situations. Les responsables et le personnel de MRS, obsédés par le respect des protocoles ne prenaient pas la mesure du syndrome de glissement que les règles sanitaires amplifiaient. Ils restaient sourds aux interpellations des familles.
-Grâce à la pensée complexe nous pouvons peut-être échapper à l’épuisement et à la folie du paradoxe.
Il s’agit de renoncer à la synthèse rassurante de la « bonne réponse » d’un unique paradigme trompeur parce que déconnecté d’une relation à une altérité qui le limite et le justifie.
Le pivot de la pensée complexe se trouve en chacun de nous. Il faut tolérer que l’angoisse qui se manifeste dans nos failles a une fonction existentielle. Elle est le prix à payer pour notre liberté subjective antidote aux aliénations épuisantes.
La liberté consiste à vivre au quotidien, dans le concret des situations, la possibilité d’échapper à nos égoïsmes protecteurs, à nos « mensonges » en traversant l’angoisse et en retrouvant des solidarités pour sauvegarder ce qui nous fait humain dans nos fragilités et nos manques. Cela ne se fait pas sans prise de risque, ni inconfort mais cela conforte le sentiment d’être juste et vrai, d’être bien.
Pour se « sauver de sa folie » il faut se reconnaître suffisamment fou pour participer au système et se savoir suffisamment sain pour espérer y produire quelque chose d’interessant au nom de ce qui fonde notre dignité humaine. Pas d’héroïsme, faire le mieux qu’on peut.
Luc Laurent
*E Morin est le théoricien de la pensée complexe
** « Quel avenir pour les pratiques de soin en institution? »
L Laurent, Édition du Champ social
***Martin Buber distingue le « Je-Tu » et le « Je-Cela » en tant que deux relations fondamentales constitutives de la subjectivité.
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