mardi 7 janvier 2020
Libres propos après une concertation sociale. Changements et Santé Mentale.
De nombreux intervenants représentant une palette diversifiée de services étaient présents à cette dernière réunion de l’année...
Ambiance festive à l’approche de Noël, avec un traditionnel ‘cougnou’ remis en fin de rencontre.
Merci à l’équipe des assistantes sociales qui coordonnent ces rencontres depuis de nombreuses années. Elles permettent de faire connaissance des services et de leurs intervenants, de partager des questions et parfois des inquiétudes.
Et c’est précisément ce que j’ai perçu lorsque plusieurs intervenantes (Cpms, aide à la jeunesse et ONE) ont signalé que des réformes ou changements étaient en cours dans leur secteur et qu’elles ne voyaient pas clairement où tout cela allait mener.
Les psychologues cliniciens et psychothérapeutes ne sont pas épargnés par les changements. Le coup de force de la Ministre Maggy De Block (et une adhésion d’une partie des psychologues) supprime la différenciation entre santé mentale et médecine. Le statut des intervenants est assimilé à celui des paramédicaux.
Incertitudes, questionnements et résistances aussi dans ce domaine important car pour une bonne partie des cliniciens et autres acteurs tout ceci va à l’encontre d’une conception réaliste, accordée aux réalités de terrain et aux enjeux éthiques, leviers de travail en santé mentale.
Tous ces changements structuraux sont-ils plus importants qu’auparavant? Sont-ils de nature différentes?
Peut-on relier certains de leur effets à l’accroissement du burnout? Celui-ci touche aussi des intervenants jeunes. Selon une étude Sécurex, environ 50% des burnouts surviennent avant 40 ans.
J’ai commencé à travailler en institution (IMP) en 1977 et un rapide retour vers le passé fait remonter de nombreux souvenirs de périodes de changements et transitions.
Lorsque j’écoute les interviews que nous avons réalisées auprès d’ intervenants de la génération précédente, je constate qu’eux aussi ont connu des changements structuraux importants.
J’ai petit à petit réalisé que le changement faisait partie de la vie et que les périodes de crise étaient des occasions, parfois difficiles à vivre, de faire évoluer nos modes de pensée et d’organisation.
Remarquons que l’effort à consentir pour s’acculturer au changement n’est pas le même selon la génération à laquelle on appartient. Pour les aînés, il s’agit de mobiliser des habitudes, des façons de penser et d’agir, tout en n’étant pas dupe de l’idéalisation qui accompagne la mise en place de «nouveautés » dont on ne vante que les mérites.
La nouvelle génération est pleine d’énergie et souhaite souvent s’affranchir des modes de penser et de faire de la génération précédente pour inventer sa propre voie et faire sa place. Le changement de génération alimente la créativité mais au risque de négliger un précieux héritage difficile à transmettre.
Changements donc de tous temps dans une dynamique générative complexe.
Les changements d’aujourd’hui se déroulent dans un contexte de société bien différent de celui que j’ai connu au début de mon parcours professionnel.
Il s’agissait alors de changements entrecoupés de stabilisation.
Nous avions l’impression de progresser en traversant des moments de crise.
Les choses se sont accélérées et aujourd’hui et le changement (loi-cadre,réglementation, technologies turnover du personnel dans les équipes) devient la norme.
Il n’y a plus de période de stabilisation.
Que d’énergie investie dans la gestion pratique et émotionnelle de ce mouvement continu!
Nous avions aussi beaucoup de liberté pour nous adapter aux évolutions et imaginer de nouveaux dispositifs. Ce sentiment de liberté/responsabilité de l’intervenant était fort présent dans les années 60 jusqu’en 1990 où une conception managériale a commencé à s’imposer.
Elle est devenue un outil nécessaire à l’interface de l’organisation du travail et de l’évolution des décrets, arrêtés et réglementations dans un contexte d’économie budgétaire. Elle comporte aussi un danger de dérive idéologique en voulant imposer une vision organisationnelle du travail au détriment de l’engagement relationnel orienté par l’enjeu éthique. Le langage qui cherche la vérité est remplacé par des faux-semblants qui n’alimentent plus nos ressources profondes.
L’hypermanagement a tendance à intrumentaliser la liberté d’engagement des intervenants.
Ceux-ci sont considérés comme des « partenaires » du changement. On fait appel à leurs forces vives, à leur motivation et à leur créativité mais dans un système de plus en plus formaté, sous contrôle de procédures standardisées compatibles avec une gestion informatisée, matière première pour nourrir les algorithmes de l’intelligence artificielle (au service de quelles valeurs?)
Paradoxes épuisants!
Enfin ce que j’appellerais l’inquiétude systémique, c’est-à-dire la crainte imaginaire (ou non) d’un effondrement du système me semble plus présente. La « collapsologie » est l’un des mots à la mode.
Craintes latentes d’un nouvel effondrement financier, de catastrophes climatiques et écologiques, de dérèglements géostratégiques, d’un essoufflement de la démocratie qui laisse place à la montée des extrémismes...
Le contexte dans lequel ont lieu nos changements professionnels d’aujourd’hui est plus insécurisant qu’auparavant.
Tout ceci active ce que les psychanalystes appellent des angoisses archaïques (disparition des limites, chute sans fin, confusion...)
Lorsque ces angoisses ne sont pas pacifiées par nos ressources mentales et par la cohésion sociale (famille, travail, loisirs...), associées à des valeurs fédératives, elles renforcent des défenses moins ouvertes sur l’altérité: centrage narcissique, perversions, tentation de trouver une compensation dans une pureté identitaire ou une addiction... pièges aveuglants de la négativité
Quel contraste entre le ‘not in my back yard’ et les initiatives citoyennes qui répondent de manière solidaire, avec générosité, à des besoins premiers!
Nous n’avons jamais été aussi égocentrés, poussés à nous rendre visibles dans un monde de plus en plus concurrentiel et en même temps conscients de la nécessité d’être solidaires pour affronter des enjeux majeurs.
On peut comprendre que la charge mentale liée au travail soit plus lourde dans un contexte de société insécure qui alimente des paradoxes très sollicitants et réveillent des angoisses archaïques.
Le burnout est devenu l’une des formes d’expression du malaise de la civilisation occidentale.
C’est la coupure nécessaire du fusible.
Mais les particularités du contexte actuel ne doivent pas nous distraire d’un enjeu central qui me semble être toujours le même .
Vues du point de vue éthique, les différences de contexte prennent moins de relief. L’éthique nous ramène à l’essentiel.
En tant que personne, être humain, nous avons la responsabilité de discerner ce qui honore ou dégrade la dignité humaine. Ne pas rester indifférents, nous « révolter » comme dirait A. Camus. Nous pouvons par nos actes (petits ou grands) entretenir la petite flamme de cette humble et invisible énergie qui nous permet de renoncer à la négativité et parier sur l’amour dont l’altérité est la source.
L’éthique est un outil multi usage (fil à plomb, levier, boussole) qui nous aide à traverser l’absurde et le désespoir.
La seule façon de répondre aux angoisses archaïques sans être pris dans la négativité est de les transformer en don de soi en s’appuyant sur une éthique issue de nos besoins essentiels de bienveillance, respect et dignité.
Pour éviter le burnout, l’épuisement, chacun doit trouver son point d’équilibre entre donner et recevoir pour entretenir la vitalité de son Soi.
La réunion de mars 2020 de la concertation sociale sera consacrée à la santé mentale comme enjeu local.
Retenons de tout ceci que le réseau peut être une manière de vivre l’enjeu éthique en commun. C’est un état d’esprit que nous devons entretenir avec rigueur et courage. Il s’agit de tenir bon, de résister aux obstacles, aux paradoxes, à la séduction des négativités.
Cet état d’esprit peut être entretenu à un niveau politique (ville), au niveau des concertations, du réseau des services et se diffuser dans les associations de quartier, associations, paroisse...
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