mercredi 15 mai 2019

Le départ à la pension comme processus de séparation et enjeu éthique





Intervention lors de la journée des Estivales organisées par le Groupement des IMP 140 sur le thème des séparations, le 9 mai 2019

Notre travail en institution nous amène à rencontrer des enfants qui ont des troubles de l’attachement. Nos réponses à leurs besoins profonds passent par une disponibilité psychique et notre capacité à créer un lien sécurisé avec eux.  Notre travail est principalement de nature transférentielle (relationnelle).  Les ressources personnelles que nous engageons sont enrichies par des alliances de travail. 
Certains intervenants développent un lien d’affiliation fort avec leur communauté de travail et la structure qui l’étaye.
Le départ à la pension (retraite) n’est pas qu’une simple réorganisation de notre emploi du temps, il est aussi un processus de séparation qui touche à nos capacités de rencontrer la perte et de traverser des moments d’incertitude.

Ce processus de séparation comporte deux dimensions.
    Pour une part, il s’anticipe avant le départ et se poursuit après sur un mode relationnel qui permet une symbolisation progressive de la perte de quelque chose qui va se transformer.  La présence devient progressivement une absence/présence. 
Le départ est anticipé avec les bénéficiaires associés peut-être pour la première fois à un processus de séparation qui ne se règle pas simplement par une rupture, une évacuation, un déni des émotions.
Il s’anticipe aussi avec les collègues, les équipes, les directions.  La dernière année n’est pas la même que les autres.  Elle peut se centrer sur la transmission, les remerciements, la gratitude à travers des signes, des objets échangés...
    Mais ce processus comporte aussi une dimension qui concerne un reste difficile à symboliser.  Il touche aussi à nos limites, failles et fragilités.
Reconnaissons que pour une part, l’institution nous sert de point d’appui et il nous aide à constituer notre propre contenance narcissique.
Quitter son emploi, c’est perdre un point d’appui. Cela angoisse et met en jeu des mécanismes de protection plus archaïques: maintenir du contrôle sur ses points d’appui ou rompre complètement pour s’appuyer au plus  vite sur autre chose.
    Le processus de séparation combine souvent ces deux dimensions.  Lorsque la dimension relationnelle domine et que le travail autour de la perte est créatif, le lien à l’institution peut se transformer  et se prolonger.  Nous changeons de place, de distance, de rôle mais les contacts et certaines relations peuvent être maintenus.  J’appellerais cet état d’esprit une « disponibilité bienveillante ».

Remarquons, c’est important, que ce processus est bilatéral.  L’institution y est concernée, elle aussi.
Prise dans la nécessité de gérer le quotidien, d’intégrer les nouveaux intervenants, elle est partagée entre le souci d’entretenir le lien avec ceux qui quittent et l’oubli rapide facilité par l’absence.  C’est parfois un vécu amer pour ceux qui quittent ou sont absents de manière prolongée pour maladie de constater que « leur trou dans l’eau » se referme rapidement (Les copains d’abord- G. Brassens).
La manière dont une institution reconnaît et participe à ce processus de séparation de départ à la pension fait partie d’un enjeu éthique global.
Tout comme avec les bénéficiaires et avec les intervenants, l’institution (et donc chacun!) doit soigner le versant relationnel ( la dimension Je-Tu dirait Martin Buber) et y revenir lorsque le Je-Cela (dépersonnalisation,désubjectivation) s’impose par facilité ou malignité.

La « disponibilité bienveillante » peut être utilisée comme une ressource par l’institution dans de petits projets ou initiatives.
Si elle n’est pas dans le contrôle ou le ressentiment, la personne qui a quitté peut apporter quelque chose d’irremplaçable en reconnaissant, avec la tendresse du détachement, la créativité de ceux qui travaillent et en faisant signe d’un attachement profond à des valeurs partagées.

Petits projets qui concrètement peuvent être : participer à un moment festif, enregistrer des témoignages d’anciens (l’IMP Ste Gertrude a plus de 160 ans!), participer à un conseil pastoral, être témoin d’une réunion de réflexion...

jeudi 11 avril 2019

Le psychologue de première ligne

L’intervention de l’INAMI dans le remboursement partiel de 8 séances (maximum) de consultation chez un psychologue conventionné au sein d’un réseau de soins est présenté comme une avancée majeure  dans le domaine de la santé mentale.
Ce psychologue « de première ligne » est né du croisement de la politique de paramédicalisation de l’acte psychothérapeutique de la Ministre De Block et du développement des circuits de soin en réseau.
Nous ignorons encore ce que cela donnera concrètement mais nous pouvons déjà émettre quelques craintes:   


                             La paramédicalisation de l’acte psychothérapeutique rend floue la nécessaire distinction entre champ médical et champ de la santé mentale qui ont chacun leurs spécificités.
Le champ médical repose sur un paradigme scientifique et technique, il soigne le corps et ses  organes. Depuis Claude Bernard, les progrès importants de la médecine sont liés à la conception du corps « organisme », objet de l’approche techno-scientifique.
Le champ de la santé mentale concerne la personne et opère par une dimension relationnelle médiatisée par des techniques et à l’intérieur d’un cadre.  La psychothérapie vise l’accès à une position subjective personnelle dégagée des contraintes psychiques qui l’aliènent et agit en entretenant la perspective d’un projet émancipateur à chaque fois singulier. Les deux champs sont bien sûrs complémentaires et ont des intersections mais il est important de maintenir leur différenciation. 
     En ce centrant sur des symptômes (dépression, anxiété, addiction à l’alcool) et en valorisant des canevas d’intervention validés par les faits comme en médecine (évidence based practice), ne risque t on pas de perdre cette visée émancipatrice de la psychothérapie. Je crains que l’on ne  s’oriente vers une forme de coaching amélioré par des techniques inspirées des 
neurosciences, négligeant l’axe principal du travail, la relation transférentielle. C’est en effet cette dernière qui vectorise les autorisations à être soi, à exercer une liberté intérieure et à trouver sens à sa vie au cours du processus psychothérapeutique.



                             Je crains aussi que ce qui est présenté comme une avancée ne comporte des effets pervers, des paradoxes et des incohérences systémiques qui vont augmenter le stress et la fatigue de l’intervenant de terrain de plus en plus désorienté et assujetti  à un système formaté dont il doit nourrir les algorithmes par ses données concernant les patients. Distrait par trop de contraintes et de paradoxes, il perd l’ arrimage à ce qui donne sens à son travail, à son centrage sur soi via l’enjeu éthique. 
      Cela aura  probablement aussi des conséquences sur  le patient par la qualité altérée de son écoute et de la relation de confiance. Après la « première ligne » le patient sera orienté vers un « 
spécialiste » ou un dispositif du réseau. Il continuera d’apprendre à ne pas trop s’attacher et à éviter le contact avec ses failles profondes de peur d’être laissé tomber!
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                             Ce qui n’est pas mis en place de manière juste, démocratiquement délibérée en souci du bien commun et non d’intérêts particuliers ne peut qu’augmenter la  désorientation et le « burnout » dans notre société.
La ministre De Block a, selon d’attentifs observateurs (1), joué de mensonges et de manque d’ honnêteté dans le débat, en sabotant la Loi Onkelinx-Muylle qui reconnaissait la spécificité de la santé mentale. 
La mise en place des psychologues de première ligne s’est faite dans l’urgence et semble avant tout répondre à un impératif de communication politicienne avant les élections fédérales.
Tous ces manquements flagrants à l’éthique fondamentale laissent un goût amer mais doivent 
nous encourager à résister.



      (1)Pour plus de précisions lire les remarquables articles de Francis Martens, président de l’Apppsy sur son blog






dimanche 31 mars 2019

Concertation sociale à Enghien

Le 20 mars 2019


    Réunion de concertation sociale à Enghien sur le thème « santé mentale et précarité »


      Nos réflexions ont été alimentées par Claire Ganzitti et Fiona Roman de Concertho. Elles ont préciser les aides, disponibles dans le réseau psychiatrique, destinées à limiter la durée d’hospitalisation et à favoriser l’intégration sociale des patients. Ceux-ci sont au centre du processus. Ils sont les  utilisateurs de différents type de dispositifs de soins et d’accueils qui se complètent et se modulent en réseau selon leurs besoins et situations (Cadre de la réforme article 107).
Concertho est un service SPAD ( Soins psychiatriques pour personnes vivant à domicile). Il est lié à une zone géographique (qui concerne jusqu’à présent Enghien). 
Ses interventions se situent au niveau du réseau. Il facilite les réunions de concertation dans des situations complexes, aide à orienter dans le réseau, organise des groupes de sensibilisation pour les professionnels...


        Claire et Fiona nous ont présenté quelques données sur l’ importance de la précarisation dans notre société en partant d’une équation toute simple mais parlante

                                                   Pauvreté =peu
                                                   Précarité =peur
  
Voici quelques réflexions étayées par les échanges qui ont accompagnés cette présentation

        La qualité d’un réseau destiné à apporter une aide aux personnes précarisées dépend bien entendu de l ‘accessibilité de services et dispositifs mais aussi (et peut-être surtout) de la qualité des liens qui existent entre intervenants et personnes concernées. Je pense que c’est la disponiblité des intervenants qui rend les services utilisables par ceux que leur problématique conduit à l’isolement et au sentiment d’exclusion.
Il me semble donc prioritaire de favoriser le décloisonnement, la collaboration et la solidarité entre nos ressources locales. Décloisonner et s’engager dans des processus solidaires ne signifie pas abonner une identité professionnelle, ni les devoirs liés à sa fonction. Il s’agit de participer à une démarche de cohésion  sociale en défendant une valeur centrale: la personne précarisée est un sujet,  pas simplement un objet de préoccupation  et inquiétude pour un  ordre social dont nous serions les représentants de première ligne.

         La qualité du travail en réseau dépend de la manière dont une place est laissée ouverte à l’expression et à l ‘écoute des besoins de la personne précarisée mais aussi à ceux des intervenants.
En effet leur disponibilité les expose aux angoisses, distorsions et échos traumatiques cachés derrière l’écran protecteur de la symptomatologie de la précarisation. Les rendez-vous manqués, par exemple, font résonner les échos douloureux de l’enfance négligée ou abandonnique de la personne précarisée. 
Le besoin psychique premier des personnes précarisées est de sentir que quelqu’un est  capable d’accueillir et d’héberger la part maudite et trop douloureuse de leur personnalité pour retrouver une dignité subjective dans la rencontre.
L’intervenant de première ligne est donc  souvent « squatté » dans son corps et sa psyché par tout ce que leurs bénéficiaires ont dû inconsciemment se cacher (dénier) sans l’intégrer, pour sauvegarder un minimum de sécurité intérieure et parfois simplement pour survivre.
      Il se protège à bon droit de multiples façons: par son statut professionnel et la distance que lui autorise son cadre de travail, par des alliances de travail avec des collègues ou en réseau, par ses ressources personnelles...
Mais face à l’excès il peut aussi se rigidifier ou s’épuiser en voulant aider coûte que coûte.
À tout ceci s’ajoute le stress lié aux conditions de travail qui deviennent plus inconfortables (gestion horaire, complexité des mandats, paradoxes...). Une partie de l’énergie des intervenants est accaparée par les formations nécessaires pour se mettre à jour, comprendre et s’approprier les changements continus présents dans leur secteur de travail.
C’est dans ces contextes très sollicitants que peuvent se produire un burnout ou des interventions qui font s’effondrer la relation de confiance entre l’intervenant et son bénéficiaire.

   Selon moi, un travail de réseau destiné à aider les personnes précarisées ne peut faire l’ économie d’une indispensable réflexion concernant les besoins de l’intervenant pour rester disponible et  garder le cap d’une éthique qui soutient la personne précarisée en place de sujet 
C’est bien sûr aux intervenants de définir leurs besoins à ce niveau (de manière individuelle et en service).

    Mon travail en institution m’a amené à reconnaître la valeur protectrice et créative du travail à plusieurs (équipe, groupes...). J’y retrouve plusieurs dimensions:
                         
              L’ intervenant a besoin de déposer ce qui le préoccupe ou le l’inquiète. Parler des situations en réunion d’équipe ou en supervision/intervision permet de se réajuster à la situation. Il s’agit aussi de décloisonner le mode de pensée, en envisageant ensemble de nouvelles approches et  s’autoriser à ne pas tout faire. Il est aussi réconfortant et valorisant de profiter de l’expérience des autres et de transmettre la sienne dans une ambiance d’intelligence collective.

             Il est aussi très important de se retourner vers Soi, d’utiliser son intériorité et de retrouver le contact avec ses valeurs fondamentales pour se recentrer, retrouver un fil à plomb et son énergie positive.
Nos sensations, intuitions, impressions nous informent aussi sur nos limites et notre équilibre intérieur. Il faut oser exprimer sa saturation et son indisponibilité pour certaines situations.
Gérer ses énergies, se ressourcer, comment faire et s’entraider?

            La précarité est un phénomène social qui nous « parle »  de la crise profonde que traverse nos sociétés et l’humanité. La réflexion sur ce sujet ne peut faire l’économie d’une contextualisation avec une dimension Politique (grand P), éthique et pourquoi pas spirituelle.
La réflexion collective  sur le bien commun, la qualité de « l’entre nous » est une ressource pour  l’intervenant, elle l’aide à s’orienter dans sa pratique, le solidarise avec des collègues en partagent les mêmes enjeux.


        Pouvons-nous à l’échelon local (Enghien et environs) concevoir des dispositifs stables, bien pensés qui allient ces différentes dimensions et qui répondent aux besoins des intervenants de première ligne confrontés à la précarité ?
Est-ce possible dans une petite ville (je pense à l’importante question du secret professionnel partagé)?
Y a-t-il une volonté politique et professionnelle suffisante pour arriver à vaincre les résistances liées aux habitudes, aux  conflits de territorialité ?
Concertho pourra peut-être nous y aider, du moins si notre bonne ville reste rattachée à sa zone géographique ( le facteur d’incertitude  kafkaïenne semble faire partie de la donne administrative du travail en réseau).










Pourquoi ce blog



          J’obtiens ma licence en sciences psychologiques et pédagogiques (ULB) en 1976. 
J’ai beaucoup apprécié mes études à l’université. À l’époque, elles alliaient méthode scientifique, approche critique et dynamique de groupe. Mai ‘68 n’était pas loin.

    Très rapidement je trouve un emploi de psychologue à l’institut Sainte Gertrude qui accueille en hébergement des enfants dits « caractériels ». Dans les années septante, les institutions jouissent encore d’une grande liberté pour innover et créer de nouveaux projets pour s’ajuster aux besoins de leurs bénéficiaires et à l’air du temps. L’institut Sainte Gertrude avait un caractère religieux et matriarcal. Nous jouissions d’une grande liberté de travail dans un esprit communautaire animé par des personnalités originales et généreuses. Je m’y suis plu d’emblée tout en ayant des difficultés à définir ma place de psychologue.

    J’aspire rapidement à de nouvelles formations et recherche aussi une aide plus personnelle.
Pendant quelques années je participe à des groupes d’analyse transactionnelles dont je tire bénéfice mais me laissent insatisfait dans ma quête de sens et mon travail en institution.

    Je m’oriente vers la psychanalyse: cure personnelle et cours à l’école de la cause freudienne de Bruxelles. Ce fut une étape vraiment importante dont les effets d’après coup se poursuivent encore aujourd’hui. Les concepts de « sujet et Autre barrés » prennent chair dans mon expérience de vie et m’aident à m’orienter par une éthique de vie et de travail. Je deviens psychothérapeute d’orientation psychanalytique en 1995. 

     Les « mathèmes » lacaniens m’intéressent mais j’ai besoin de chaleur et pars à la recherche d’ une approche psychanalytique qui intègre davantage ce que je ressens être un besoin profond tant chez moi que chez les bénéficiaires et patients dont je m’occupe: le juste contact qui autorise à être soi. Psycorps (ASBL) allie approche analytique et techniques corporelles pour contacter le vécu.
Des formations impliquantes, les conférences que je donne, deux bons superviseurs renforcent la confiance en moi pour développer une approche qui m’est personnelle en psychothérapie et dans mon travail institutionnel.

    Je participe quelques années à l’aventure de Sésame (ASBL)  lié à l’ UCL dans un groupe qui réunit des psys, des soignants en hôpitaux et des religieux.

   Je découvre plus tardivement  la proximité de ma démarche avec celle des psychothérapeutes existentiels dans l’œuvre de Viktor Frankl tout en restant orienté par la psychanalyse et la spiritualité chrétienne.

   Que de rencontres le plus souvent heureuses et amicales tout au long de ce cheminement!
Que de ruptures douloureuses et parfois nécessaires!
Surtout, que de recherches, de questionnement et de doutes pour dégager ce noyau vivant, insaisissable, vers lequel il me faut sans cesse faire retour pour inventer un chemin et aider à desserrer les noeuds qui nous aliènent.

Alors pourquoi ce blog?

    Je ne conçois pas la pension (depuis 2016) uniquement comme un temps de repos « bien mérité » agrémenté de loisirs épanouissants. J’accorde une priorité absolue à ma vie de famille en tant que mari, père et grand-père de quatre merveilleux petits enfants mais je reste un citoyen et un « psy » engagé dans les enjeux de notre société en crise. 
   Je poursuis mon travail de psychothérapeute, de superviseur et mes engagements bénévoles au Petit Cèdre (lieu de rencontre enfants-parents inspiré de la Maison Verte), à Résame (réseau de santé mentale à Enghien) et dans un groupe de diaconie (services) paroissiale. Je continue donc à mobiliser ma paresse et mes peurs par l’enjeu éthique qui me met en responsabilité.

    L’écriture m’est indispensable pour doubler la pratique et le vécu. L’ institution dans laquelle j’ai travaillé et le groupement des IMP 140 ont soutenu ce travail d’écriture. Pendant une quinzaine d’années, j’ai coordonné, avec  les amis d’un comité de lecture, la revue des IMP 140 qui a publié de nombreux articles d’intervenants de terrain. Avant mon départ à la pension, j’ai écrit et publié un livre dans lequel j’ai rassemblé mon expérience de travail en institution: « Un avenir pour les pratiques de soin en institution » ( édition du champ-social)
  
    Lorsqu’elle s’inscrit dans une démarche sincère, l’écriture révèle à la fois la fêlure de son auteur et la lumière qu’elle laisse passer. Nous sommes de plus en plus formaté par nos outils informatiques.
Notre vie est de plus en plus conditionnée par l’intelligence artificielle et ses algorithmes.
C’est par notre grain de folie (et l’effort que demande ce blog en est sans doute un) que nous sauvegardons un espace de liberté en assumant notre responsabilité d’être humain dans nos rencontres.

    J’ose espérer que les témoignages et réflexions proposés dans ce blog encourageront le lecteur à oser « trouver-créer » (selon la belle expression du psychanalyste René Roussillon) ses propres repères et à l’encourager à inventer son  chemin comme je continue à le faire.


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vendredi 22 février 2019

Santé mentale et précarités, un enjeu de politique locale


La situation de précarité d'une personne peut être définie comme un appauvrissement de sa capacité d'être en relation. Les relations entretiennent une dynamique d'échanges, de par émotionnel, de responsabilisation et de créativité. Lien, attachement, affiliation, appartenance, alliance désignent quelques canaux de cette vie relationnelle. Lorsque cette dernière s'affaiblit, l'être humain s'étiole et devient prisonnier de son propre isolement. C'est une source de grande souffrance psychique et morale. La précarisation concerne aussi les groupes d’appartenance des personnes. On peut parler de familles et de tissu social précarisés.
      
Les causes de basculement vers la précarité sont multiples : sociale (chômage...), financière, liée au handicap, à la maladie, à un drame personnel. Ces causes sont souvent associées et le problème de la précarité présente plusieurs dimensions.

D'après de nombreux observateurs, les problèmes liés aux précarités sont en augmentation. Ils concernent la santé psychique et physique, l'isolement social, des formes d'adaptation marginale, l'incivilité, les conduites addictives…



La marchandisation progressive des rapports sociaux associée à l'individualisme, la crise de sens que traverse notre société occidentale affaiblissent la cohésion sociale et renforcent les formes de précarités par des mécanismes d'exclusion basés sur des représentations trop clivées. Le regard que nous portons sur les personnes précarisées est un aspect très important du problème. Comment penser des dispositifs et des politiques d'intervention qui les aident à restaurer leur sentiment de dignité subjective ?

Les questions posées par la précarité constituent des enjeux de société, ceci aux différents niveaux de pouvoir, mais aussi pour chacun d'entre nous solidaire du bien commun.

        Sortir de la précarité nécessite de disposer de ressources personnelles pour rebondir avec l'aide d'un environnement favorable (réseau familial, voisinage, aides accessibles). Mais cette
 précarité est souvent associée à une fragilité psychique de base voire à des problèmes psychiatriques. Des mécanismes de survie, mis en place très précocement dans la petite enfance, empêchent le déploiement des ressources relationnelles pour rebondir.

De manière difficile à comprendre certaines personnes précarisées sont attachées à leur état parce qu'elles y trouvent une identité qui les protègent d'une dépression profonde ou de l'effondrement. Le plus souvent les mécanismes de protection invalidants coexistent avec un désir et un espoir de retrouver un sentiment de dignité personnelle, de redevenir acteurs de leur vie, de recréer des relations. Une aide psychologique est souvent nécessaire.

Le domaine de la "santé mentale" peut, par des offres diversifiées et ajustées, contribuer à répondre aux problèmes de précarité de manière préventive et curative.

L'intervention en santé mentale vise à favoriser l'intégration personnelle et le déploiement optimal des ressources relationnelles (empathie, créativité, discernement...). Elle mobilise aussi les ressources éthiques (sens de la justice, de la dignité humaine) et spirituelles (sens profond de la vie) qui sont des dimensions fondatrices de la personnalité qui ne peut se développer en dehors de liens d'affiliation, d'appartenance, de responsabilisation qui la solidarise au bien commun et au Tout qui lui donne sens.

L'aide en santé mentale doit être facilement accessible (proximité, moindre coût, cadre sécurisant, pratique adaptée). Elle doit aussi être pensée et organisée en réseau avec des acteurs (médecins, psychothérapeutes, assistantes sociales, rééducatrices, policiers, agents communaux...) dans des champs d'interventions (écoles, crèches, lieux de rencontre enfants-parents, ETA, CPAS, comités de quartier, paroisse...) différents. 

Ces deux spécificités du travail en santé mentales sont particulièrement pertinentes en ce qui concerne les personnes précarisées.

Chaque acteur est responsable de sa manière de travailler à l'intérieur de son cadre qu’il adapte pour le rendre accessible et sécurisant.  Il accepte aussi de participer à des concertations qui réunissent les intervenants de différents champs d’intervention selon les situations. 

Les personnes précarisées peuvent être associées à la recherche et à l’évaluation des aides proposées.

Tout ceci dans un double soucis. Il s'agit d'une part, d'améliorer la cohérence des diverses actions concernant une situation particulière et d'autre part de favoriser le pouvoir de cohésion positive du réseau en aidant les acteurs à percevoir la valeur relationnelle des personnes suivies sans focaliser sur leurs mécanismes invalidants qui mettent à mal les mesures mises en place. La concertation doit aider les acteurs à ne pas être pris dans des effets de clivages et de jugements qui entretiennent la problématique. Ce changement de regard, ouvert sur les ressources relationnelles des personnes, sans nier les mécanismes invalidants, nécessite un important travail de mobilisation mentale des intervenants. Les concertations aident les acteurs pris à partie dans ces problématiques complexes et très sollicitantes. Elles soutiennent le moral et font naître de nouvelles idées, fruits de l'intelligence collective. 

Les intervenants en santé mentale apportent un éclairage spécifique sur la problématique et peuvent aussi co-animer les rencontres.  Ils proposent aussi des supervisions et des intervisions.

Je pense que le niveau local est un bon niveau pour répondre aux précarités. Il facilite la proximité et permet d'agir concrètement sur la cohésion sociale.

Il s'agit de partir de ce qui existe déjà.  Le P. C. S. (Plan de cohésion sociale) est un outil important. Les réunions permettent de faire connaissance et de découvrir les offres diversifiées de l'aide sociale, dans le domaine de la santé mentale, ou d'autres champs d'interventions. Il serait judicieux d'y aborder le lien santé mentale-précarité de manière plus approfondie.  Résame (réseau de santé mentale enghiennois) pourrait être un partenaire de cette démarche.

L'appui d'une politique locale coordonnée est indispensable.  Il s'agirait de faire rentrer la problématique dans les compétences d'un échevin mais aussi de partager le souci des enjeux dans l'ensemble du collège et au niveau du conseil communal.

Les citoyens (et donc les personnes en situation de précarité) peuvent aussi y être associés sur des questions ciblées (comme cela a été le cas concernant le thème de la propreté). 

Concrètement au niveau communal, il s'agit d'être à l'écoute des acteurs de terrain, d'encourager les questionnements et les recherches, de faciliter les choses au niveau logistique (pour les locaux par exemple), de mettre les acteurs pour favoriser une dynamique de réseau, de prévoir un budget pour inviter des spécialistes, défrayer des démarches sur base bénévole, reconnaître la nécessité des réunions de concertation.

        J'invite, à l'occasion de l'échéance électorale, chaque parti et groupement de liste à préciser comment il compte rencontrer la problématique de la précarisation dans son programme.