mardi 9 mars 2021

                Normes sanitaires et fondamentaux des LREP

                         (Lieux de rencontres enfants-parents)


—L’évolution du contexte pandémique à partir de mars 2020 a confronté les LREP à des mesures sanitaires conditionnant leur ouverture.  Les recommandations de l’ONE ont évolué au fil du temps et ont nécessité un travail de réflexion concernant leur compatibilité avec les ressources organisationnelles et avec la philosophie des lieux.  Ce travail de réflexion a été intéressant.  Il nous a obligés à nous tourner vers nos « fondamentaux » pour adapter nos pratiques à des contraintes sanitaires nécessaires.  Il a stimulé une créativité de pratiques innovantes tout en nous faisant percevoir les limites à l’intérieur desquelles nous devions rester pour conserver un ancrage identitaire.  

Ma réflexion personnelle fut enrichie par les réunions d’équipe du Petit Cèdre mais aussi avec les LREP de l’AWLIMV et par une rencontre organisée par l’ONE en décembre 2020 avec une quinzaine d’autres lieux.


—Les fondamentaux sont les valeurs d’ancrage du projet. Ils concernent son « éthique ».

Elles sont associées à sa fondation, à sa capacité de s’orienter dans le présent et à se projeter dans l’avenir.  Lorsque je réfléchis à cette question concernant le Petit Cèdre, trois mots se mettent en avant :  transitionnalité, rencontre, et parole.


     La transitionnalité est une notion psychanalytique qui dérive de l’objet transitionnel (doudou) défini D. Winnicott.  D’autres auteurs tels que René Roussillon lui ont donné de l’extension en tant qu’espace et activité psychique.

Tel le sein pour le bébé, les objets y sont à la fois « trouvés » et « créés » dans un espace d’illusion qui fonde sa confiance en ses ressources et en sa relation à l’environnement.

La transitionnalité suppose une activité « comme si » , un jeu sous-tendu par l’association libre, une créativité ouverte à la surprise, à l’inattendu.

Les  LREF laissent se déployer une activité spontanéité avec une liberté de se déplacer, de parler, jouer (ou pas). On vient et on quitte le lieu quand on le souhaite. La participation aux frais est libre (au Petit Cèdre).

L’espace transitionnel favorise un jeu d’échanges informels sécurisés à l’abri du « comme si ». Il donne de l’énergie et stimule la créativité.

Chaque accueil dans un LREP est une sorte de petite création à plusieurs dont les enfants, les accompagnants et les accueillantes sont les acteurs interdépendants.

Ce que chacun en retire lui est propre.


     La notion de rencontre nous aide à aller plus loin dans la perception de l’enjeu éthique qui oriente la pratique.  

Martin Buber est le philosophe de la « rencontre ».  Son livre le plus connu le « Je et Tu » commence ainsi : «  Le monde est double pour l’homme car l’attitude de l’homme est double en vertu de la dualité des mots fondamentaux, des mots-principes qu’il est apte à prononcer »... « les bases du langage ne sont pas des mots isolés, ce sont des couples de mots. »  Buber distingue deux mots-principes à la base du langage et de notre rapport au monde.  Le « Je-Tu » est le mot qui signe le fondement relationnel de notre personnalité.  C’est dans la réciprocité de la rencontre que nous cheminons à la recherche de notre vérité et d’un sens à notre vie. Winnicott disait : « Un bébé (seul) ça n’existe pas », il  existe dans la relation avec une mère.

L’autre mot-principe est le « Je-Cela » . C’est celui de la relation utilitariste et de l’objectivation.  Il permet le progrès des connaissances scientifiques et de la technique. Cette relation est efficace pour atteindre des objectifs. Il transforme l être humain en « sujet-objet » conditionné et défini par ses coordonnées dans un paradigme pragmatique.

Les deux mots principe coexistent et sont nécessaires.

À l’aide de cette distinction nous pouvons éclairer la spécificité éthique de nos lieux.  

Nous valorisons la rencontre en mode « Je-Tu » dans un espace-temps défini (un lieu, un horaire). Le dispositif est pensé en fonction de cette prévalence du principe « Je-Tu » et de l’éthique qui en découle. Le « Je-Cela » n’est pas exclu pour autant.

Chaque LREP trouve son équilibre entre activité libre (Je-Tu)  et activités organisées, conseils... (Je-Cela). L’important est d’être conscient de la différence paradigmatique et de rester centré sur la rencontre.

La réciprocité de la rencontre suppose un tiers terme qui lui évite de se fermer sur elle-même ou de se perdre dans un jeu de miroirs infinis. Il s’agit de l’altérité. 

Elle définit  des limites rassurantes et un espace ouvert qui échappe à toute détermination. Elle nous confronte aussi à nos finitudes et à l’angoisse existentielle.

Elle nous permet de nous sentir relié à plus que nous, à une Totalité génératrice de vie. 

Face à l’altérité et à l’angoisse existentielle qui la signale, notre attitude est double.

Nous pouvons consentir à la reconnaître en assumant l’angoisse qui l’accompagne et la conscience stimulante de percevoir des horizons bien plus larges que ceux auxquels notre moi individuel nous cantonne. 

Nous pouvons aussi refuser, et contourner l’épreuve de  l’altérité. Ce refus conforte l’être humain dans une illusion de toute puissance, une affirmation de pleine autonomie et une fixation à un mode aliénant de jouissance dont les avatars extrêmes  actuels sont les addictions et le consumérisme irresponsable. Consentement et refus de l’altérité constituent le carrefour de cet enjeu éthique que révèle le mode Je-Tu. Chaque situation nous met en présence de ce carrefour et nous tentons de nous débrouiller au mieux avec notre nature duelle, à l’aide de nos ressources psychiques et de notre environnement.

Dans les LREP je crois que nous essayons de laisser une place à l’altérité en évitant les jugements et  en mettant notre « savoir préalable » entre parenthèses. C’est par la relation et la rencontre que l’apprentissage se fait. Cela vaut pour le parent conforté dans sa compétence, pour l’enfant qui s’assure dans son « allant-devenant » (Françoise Dolto) et pour l’accueillante enrichie dans son expérience personnelle.


       La parole est le véhicule principal de cette orientation éthique de la rencontre. Elle est  associée à l’engagement corporel (au « non verbal »). 

L’accueillante s’adresse à l’enfant, à l’accompagnant, à l’autre accueillante ou au groupe. Ce n’est pas le lieu d’adresse de la parole qui spécifie mais son intention.

Dans les LREP elle soutient la base relationnelle de la personnalité et ses besoins.

Nous utilisons le prénom, le nom de famille reste anonyme.  Le prénom est associé à la naissance et à notre accueil en tant que fille ou garçon dans la communauté humaine et une culture familiale. Il est intimement lié à la relation fondamentale qui nous reconnaît une valeur unique.  

Le nom de famille nous inscrit dans un lignage comme membre de la société et de son organisation. Il objective notre personne dans des rôles sociaux. C’est donc le prénom qui est privilégié.

La parole n’est pas qu’un outil de communication, elle est génératrice de ce qui fonde la qualité de la relation à l’environnement (humain et non humain).

Lorsqu’il est l’heure de clôturer l’accueil, l’accueillante peut attirer l’attention de deux manières différentes. « Il est bientôt l’heure! » peut être énoncé avec l’intention de donner une information objective concernant l’horaire. Dans un LREP cette parole suppose la conscience de l’enjeu d’une séparation prochaine. L’attention de l’accueillante à ce processus permettra peut-être d’échanger une parole reconnaissant la difficulté de cette réalité et la promesse joyeuse d’une retrouvaille. La permanence du lieu avec son espace, son horaire, ses règles et la circulation des accueillantes est gage de fiabilité dans ce processus de retrouvailles- séparations réitéré à chaque accueil.



—C’est donc à l’aide de ces « fondamentaux » que nous cherchons à nous ajuster aux normes sanitaires. 

Bulle sanitaire, rendez-vous avec une ou deux familles, fiche avec nom et adresse pour le « tracing », notion de situation d’urgence, hygiène, distance et masques sont les contraintes que nous avons dû rencontrer.


  Remarquons que les normes relèvent du paradigme « Je-Cela ». Elles concernent un objectif précis: réduire la contagion et ses conséquences en terme de santé et de risque de désorganisation du système hospitalier. Cet objectif est fédérateur, sa pertinence est reconnue presque unanimement.

Mais la gestion de la crise sanitaire nous enferme de plus en plus dans un système normatif alimenté par la peur. Des libertés fondamentales sont mises à mal.

L’adhésion citoyenne aux mesures, sollicitée par les pouvoirs publics, implique paradoxalement  que nous renoncions à notre libre arbitre, à cet espace de liberté qui nous permet de participer à l’enjeu éthique. Le Je-Tu est mis à mal. 

La doxa officielle ne peut être contestée. Ce serait du «complotisme» ou de l’inconscience. La non adhésion « spontanée » aux normes est sanctionnée.

C’est  dans ce contexte général, paradoxal et fatiguant que nous tentons d’intégrer les mesures sanitaires concernant nos lieux. C’est ce paradoxe qu’il nous faut assumer lors des accueils. 

Comment prendre les mesures sanitaires au sérieux tout en se permettant de les adapter selon les situations pour maintenir l’esprit du lieu?  

Il serait très important pour les équipes et leur coordinateur que l’ONE, tout en énonçant ses recommandations, reconnaisse clairement un espace d’interprétation et d’adaptation aux situations spécifiques.


Les masques sont obligatoires pour les adultes. Ils perturbent la communication relationnelle avec des petits enfants dans la mesure où seule une partie du visage délivre les précieux messages non verbaux.  Les nuances du sourire ne sont plus accessibles ainsi que leur correspondance ou non avec le message des yeux.  Certains lieux ont sollicité une adaptation en remplaçant les masques par des visières et cela a été autorisé par l’ONE.  Bel exemple d’adaptation qui met en évidence l’importance d’une communication entre les LREP et l’ONE.  

La créativité et le questionnement des lieux nourrit la réflexion au sein de l’ONE qui, par son écoute, renforce l’énergie des équipes en ne les laissant pas seules avec le paradoxe mentionné.  

Dans un autre projet, l’accueillante se permet un jeu de coucou en baissant son masque à bonne distance et à certaines occasions.


Le rendez-vous, autre mesure recommandée, avec une famille me semble  compatible avec le dispositif si son caractère transitionnel est clair pour chacun.  Prendre rendez-vous ne signifie pas nécessairement que l’on fonctionne sur le mode de la consultation. Le rendez-vous est pris à l’aide du prénom de l’enfant.


La notion d’urgence qui figure dans les recommandations de novembre, renforce une perception psycho-sociale de notre intervention.  Elle pourrait nous inciter à porter un regard expert sur les situations. Pour rester en accord avec nos fondamentaux, il est bon de se dire que toute famille désireuse de fréquenter le lieu est en situation « d’urgence » par manque de contacts et de rencontres. 

Le 10 février j’ai reçu l’appel d’une maman qui dit attendre impatiemment la ré-ouverture du Petit Cèdre. Le confinement familial est de plus plus pénible à supporter. Je lui explique que nous pouvons ouvrir sur rendez-vous pour des situations d’urgence et que je considère que son appel me motive à modifier notre décision de fermer suite aux recommandations de novembre. Nous rouvrirons donc bientôt en réponse à cette demande. Ce sont les parents qui nous mobilisent et nous mettent au travail.


La mesure de «tracing » a suscité une réflexion concernant l’inscription du nom de famille et de l’adresse.  Nous avons accepté d’entrer dans cette procédure parce qu’elle restait périphérique par rapport au dispositif proprement dit et qu’elle avait du sens dans le contexte actuel.  

Cela n’empêche pas une réticence critique à l’égard d’une tendance sociétale à « tracer » l’individu afin de mieux gérer sa vie « pour son bien ».  Ne sommes-nous pas de plus en plus aliénés par des algorithmes et des statistiques que nous alimentons par nos données personnelles?


Sortir du lieu?   Le « lieu » est davantage défini par l’esprit de rencontre que par un espace délimité.  Le bac à sable ou la plaine de jeux du quartier faisaient autrefois office de lieu de rencontre transitionnel.  Avec le repli individualiste de notre société, les LREP ont pris tout leur sens pour beaucoup de familles.  

Des pratiques innovantes ont vu le jour après la recommandation de fermer les lieux proprement dits ?  Certains projets ont imaginé des promenades et des activités extérieures.  Il s’agit d’expériences intéressantes dont nous espérons avoir les échos.

Les pratiques innovantes nous font sentir que les règles ne définissent pas le lieu mais découlent de la forme que prend la rencontre et son nécessaire cadrage.  Seule la règle de base «  l’accompagnant reste avec l’enfant » (garantie de la relation de base) est fixe.  



En conclusion, les règles sanitaires ont tout leur sens dans le contexte actuel et peuvent être associées aux règles du lieu dans un esprit convivial de responsabilité partagée à condition qu’un  espace d’interprétation et d’adaptation soit reconnu et validé.  À défaut, nous restons captifs d’un paradoxe entre l’imposition d’un mode de gestion « Je-Cela » et l’éthique fondamentale « Je-Tu » des LREP.

Avec l espoir que ces réflexions alimentent et inspirent celles d’autres projets qui les partageront à leur tour.


                                              

                                                  Luc Laurent   

                                   coordinateur du « Petit Cèdre »

                                                Février 2021





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