La leçon de Colette
Yves Persoons et moi-même avons réalisé quelques interviews de personnalités qui ont travaillé dans notre institution.
Leurs témoignages font mémoire de périodes passées. Ils nous aident à saisir l’évolution de la culture de travail et à prendre conscience des valeurs qui en fondent l’identité profonde. Éducatrice, cuisinière, professeure, religieuse et directrice se sont prêtées au jeu.
J’aimerais rendre un hommage posthume à une grande dame qui a marqué l’histoire de Sainte Gertrude. Il s’agit de Madame Colette Lauwers décédée le 7 août 2022.
Cet hommage concerne aussi toutes celles et ceux qui ont contribué à la fécondité de cette période de la vie institutionnelle particulièrement riche et motivante.
En institution tout se tient. Mettre quelqu’un en évidence sous-entend que bien d’autres, non nommés, ont participé à l’œuvre commune. Éclairer la créativité d’une période c’est aussi rendre implicitement hommage à celles qui l’ont précédées mais restent dans l’ombre. L’évolution de « l’institution Sainte Gertrude » s’est faite par transformations dans la continuité plutôt que par ruptures.
Yves et moi avons enregistré son témoignage le 13 septembre 2019 , chez elle, rue J. Jordaens à Bruxelles. Elle avait accepté cette rencontre avec joie et peut-être aussi un peu d’appréhension. Replonger dans le passé nécessite un effort de mémoire et entraîne le retour de souvenirs agréables mais aussi des difficultés traversées. Elle avait déjà jeté tous ses agendas et donc renoncé à écrire l’histoire de son passage dans l’institution.
L’interview est donc un support précieux pour en percevoir les grandes lignes et peut-être y entendre le message sous-jacent.
Cette interview a fait l’objet d’un montage d’une dizaine de minutes réalisé par Yves.
La version complète de plus d’une heure est disponible dans les «mémoires » plus ou moins accessibles des ordinateurs de Ste Gertrude.
L’interview
Entre « » les expressions littérales de Colette ; en italique, réflexions et ajouts personnels.
Deux périodes dans l’institution
En septembre 1954, Colette est engagée comme maîtresse spéciale en « démutisation » à l’école d’enseignement spécial créée en 1950. L’appellation logopède n’existait pas encore à l’époque.
Elle prestait aussi quelques heures à « l’internat » en tant qu’assistante en psychologie. Elle y réalisait des bilans psychologiques et accueillait les enfants en crise à l’école dans un « ravissant petit bureau ». Déjà à cette époque, une attention particulière était portée au besoin de l’enfant d’être accueilli avec ses révoltes, angoisses et conflits. Cette bruxelloise, fille unique de bonne famille, était impressionnée par la taille des bâtiments qu’elle apercevait du vieux train des bois qu’elle prenait chaque jour. « L’accueil de la communauté religieuse fut remarquable » et les appréhensions rapidement balayées. Elle fut séduite par le « sens de l’évolution » dont a toujours fait preuve l’institution et par « la « qualité de fêter les choses » pour alimenter l’enthousiasme, rompre avec le quotidien et découvrir d’autres facettes des collègues et enfants ».
Elle y resta jusqu’en 1962. Ces 8 années furent, selon son expression « le moment le plus marquant » de sa carrière. Elle y rencontra l’enthousiasme de création, la volonté de réussir, l’accueil spontané des enfants. Tout ceci vécu dans la réalité du quotidien et de moments plus festifs. Ainsi en 1958 l’institut (école et internat confondus) fêta les 100 ans de sa fondation par Mère Gertrude dont la vie fut mise en scène dans un spectacle réalisé par les enfants sous la houlette d’une religieuse artiste.
Les enfants accueillis étaient le plus souvent victimes d’abandon et de négligences. Ils trouvaient à Brugelette un accueil attentif à leurs besoins et à leur valeur en tant que personne. « Cela l’est toujours actuellement » ajoute Colette, mais cela s’exprime autrement. À l’époque, « les collaborations se jouaient, se vivaient », ce n’était pas du discours. « On était multiforme » selon les nécessités. La vie communautaire était très vivante associée à une vie religieuse fort présente. Tout cela a créé un fort « lien d’attachement » à l’institution.
Après son départ, elle se consacra à son autre institution de coeur, l’institut Marie-Haps de Bruxelles (qui forme des logopèdes, des assistant.e.s en psychologie dont des psychomotricien.ne.s, des audiologues et des traducteurs interprètes)
Elle y exerça comme professeure de pratique professionnelle et contribua à valoriser la logopédie en tant que discipline à part entière. Elle a tenu des séminaires à la Ligue bruxelloise d’hygiène mentale pour y sensibiliser des enseignants d’écoles spéciales, des infirmières , des kinésithérapeutes et des assistants en psychologie. Elle joua un rôle « d’interface » entre l’école Marie-Haps et l’institut de Brugelette qui constituait un excellent terrain de stage. Certaines logopèdes et assistantes en psychologie y ont poursuivi leur carrière.
En 1976, la communauté religieuse la sollicite pour devenir directrice de l’internat et du sémi-internat. Écoles et IMP avaient commencé de se séparer. La gestion unitaire était devenue compliquée vu les différences de statut du personnel et les réglementations relevant d’instances administratives et ministérielles différentes.
Elle accepta cette lourde responsabilité après mure réflexion. Le oui l’emporta car de nombreuses personnes connues auparavant y travaillaient encore. Elle savait pouvoir compter sur la collaboration de la communauté religieuse. Elle devint directrice en juin 1976 et resta à ce poste jusqu’en juin 1996. Lourde responsabilité à laquelle elle s’est consacrée pour guider une institution qui n’a cessé d’évoluer.
Des « défis »:
- Elle a été la première directrice laïque et a dû entretenir un équilibre délicat entre communauté religieuse et personnel laïc qui se professionnalisait et se masculinisait. C’est, je pense, grâce à ce travail « d’interface » que les religieuses ont pu , petit à petit, se retirer en confiance tout en restant présentes discrètement dans l’ensemble communautaire ainsi que dans la vie des membres du personnel lors de circonstances exceptionnelles.
- « L’équilibre financier » a été une préoccupation importante et constante avec des périodes très difficiles. Ainsi durant trois mois, l’institution n’a plus reçu aucun subside et a dû puiser dans ses réserves pour payer le personnel. L’institution a aussi connu plusieurs périodes de grèves.
- Elle a donné une place centrale à l’éducateur dans le travail d’accueil. Elle a valorisé son rôle et encouragé les formations notamment à l’école de Roux après la fermeture de l’école d’éducateurs de Brugelette.
Colette a fait appel à monsieur Bernard de Hennin pour réaliser deux audits (1988-91) qui ont contribué à libérer les éducateurs d’une trop importante tutelle des « techniciens » (assistantes sociales et psychologues).
- Il s’agissait aussi « d’ouvrir l’institution à l’extérieur ».
Le 135° anniversaire fêté en 1993 a eu pour thème « Une institution ouverte dans la communauté ». Ce fut un évènement qui impliqua l’ensemble du personnel.
L’image de la grotte-tunnel initiatique aménagée par Paul Maistriaux et ses collaborateurs dans la salle aux oiseaux est encore présente dans la mémoire de beaucoup. Il y a eu un colloque lors duquel, pour la première fois, l’on rendait compte de notre travail, de son bien-fondé à l’égard d’enfants et de jeunes exclus de partout. Ce fut aussi un temps d’échanges et de questionnements.
Colette a encouragé « l’essaimage » de projets pour « sortir des grands murs ». La Casa à Lessines (accueil d’adolescentes) , Le Hêtre Vert à Gages (accueil d’adolescents) . A Ath, Les Feux Follets (accueil de jour pour enfants) , La Palatoise (accueil de jour pour adolescents) , Les Liserons (accueil de jour pour adolescentes) , Le Préambule (jeunes psychotiques), La Farfouillette (atelier de couture et magasin de seconde main) et Le Chainon ( autonomie adolescentes).
Ces projets excentrés rencontraient des besoins spécifiques mais comportaient plus de risques, plus de responsabilités et d’engagement. La gestion financière de ces unités compliquait la comptabilité générale. Ce furent de riches expériences limitées dans le temps.
Des activités de loisirs et les camps de vacances étaient une autre manière de s’ouvrir à l’extérieur. Les camps de vacances existaient déjà et se sont développés davantage encadrés par des membres du personnel et des bénévoles.
Partir plus loin, proposer des activités plus aventureuses permettait aux jeunes de se confronter à leurs limites tout en étant accompagnés.
Le sport ne fut pas négligé. Des jeunes encadrés par des parents et membres du personnel ont participé à des manifestations sportives comme le Spécial Olympics et les 24h vélo de Chimay…
Colette a aussi soutenu et encouragé l’expression artistique, autre manière de s’ouvrir à l’intérieur comme à l’extérieur de l’institution.
Annie Eppe a été une cheville ouvrière de l’art-thérapie dans notre institution. Ses spectacles mettaient en valeur les capacités créatives et expressives des jeunes qui avaient aussi l’occasion de participer à des festivals.
Camps, activités, sports, projets extérieurs naissaient d’initiatives de terrain portées par des membres du personnel qui bénéficiaient d’un espace de liberté en phase avec les valeurs de l’institution, soutenus par la direction.
Les photos réalisées par Yves P témoignent de la variété et de la richesse de tous ces moments partagés. Elles constituent une banque de souvenirs précieux pour les bénéficiaires qui les réclament.
Le Comité des Amis récoltait des fonds pour améliorer le quotidien des enfants. Ses bénévoles organisaient des soupers gastronomiques et parfois un concert dont l’un avec Pierre-Alain Volondat premier prix du Reine Elisabeth.
Colette se souvient avec émotion de l’achat des lampes de chevet et de carpettes pour rendre les alcôves plus personnelles.
L’aide financière a aussi permis l’aménagement d’un mur d’escalade et d’autres réalisations concrètes.
- Autre défi : différencier écoles et IMP autrefois intriqués sous une direction commune. Cela se réalisa progressivement et parfois difficilement, avec des tensions et des ressentiments.
- Les jeunes deviennent adultes et il a fallu décider d’ouvrir ou non une nouvelle section dans une institution dont le fondement est orienté vers les enfants et adolescents. C’est une maman de jeune adulte qui, par son mécénat et sa ténacité, a favorisé l’ouverture de cette section et la création de « La Branche d’Olivier » à Ath. D’autres parents ont soutenu et encouragé cette initiative avec l’aide de membres du personnel.
« L’esprit de Brugelette»
L’engagement de Colette était alimenté par un esprit propre à l’institution, hérité de sa fondatrice et de la communauté religieuse. La directrice pouvait compter sur la collaboration de personnes toujours dévouées à cet esprit.
Voici ce que Colette en dit : Cet esprit est caractérisé par une « dimension d’accueil », que ce soit vis-à-vis des enfants ou des membres du personnel.
« La confiance » accordée à chacun, lui permet de bénéficier d’un espace d’initiative et de responsabilité.
Une « qualité de vie communautaire » réunit les différentes unités notamment lors de fêtes ou d’évènements.
Un message?
En fin d’interview, j’ai demandé à Colette si elle avait un message à adresser à la génération actuelle. Voici sa réponse, presque mot à mot:
« Qu’elle garde cet esprit de créativité, de désir d’évoluer en fonction de l’époque, en restant ouverte aux désirs et demandes des jeunes qu’elle reçoit. C’est un état d’esprit à sauvegarder pour que la routine du travail et les règles de contrôle que l’état est en train d’installer dans toute la société et les associations d’aide ne viennent pas ternir ce désir de changement, ce désir de vie. Parce que cet hyper contrôle des actes que chaque éducateur et technicien doit poser a certainement un aspect de contrainte paradoxale à la vie. Il faut être très vigilant pour que ces conséquences de l’âge numérique n’éteignent pas la force de spontanéité et d’humanité sensible à l’évolution du monde ».
Que nous transmet ce témoignage?
La période évoquée dans cet interview paraîtra peut-être dépassée et lointaine.
Elle fait peut-être aussi l’objet d’une idéalisation à postériori.
Chaque période de la vie institutionnelle présente des opportunités et des difficultés qui peuvent devenir source de nouveaux projets mais aussi de « burn out », expression d’une souffrance au travail.
Chaque membre du personnel perçoit l’institution à sa manière.
Chacun en a une expérience différente en fonction de ses réussites et de ses déceptions. Chacun retirera donc ses leçons personnelles du témoignage de Colette. Je vous livre mes réflexions.
- Importance des premières années de travail pour créer un bon lien d’attachement à l’institution. La notion de « confiance » revient plusieurs fois. Je crois en effet qu’elle est essentielle. Pas d’engagement personnel dans un travail difficile basé sur la qualité des relations sans espace de liberté-créativité-responsabilité.
L’attachement positif se crée lorsque nos jeunes forces rencontrent un terreau fertile, une terre vivifiée par un enthousiasme collectif. Cet enracinement est-il encore possible aujourd’hui? Il faut sans cesse réveiller l’enthousiasme des origines.
La plupart des personnes qui travaillent au Centre Ste Gertrude y restent longtemps et sont contentes d’y travailler. L’institution évolue constamment et c’est parfois avec un peu de nostalgie que l’on se souvient de la période féconde et dépassée qui a permis l’expression de notre créativité. La leçon de Colette est de nous inviter à accepter cette évolution tout en restant arrimés à des valeurs fondamentales . « L’institution doit évoluer pour rester vivante ». Au prix de l’effort et de la persévérance, elle peut utiliser les tensions qui l’agitent pour se transformer en gardant un sens des valeurs. Pour Colette la valeur essentielle est dans la rencontre de l’enfant, du jeune, de l’adulte en lui attribuant sans condition une valeur personnelle et en lui offrant un espace pour évoluer.
Pour quelques uns dont Colette, ces valeurs laïcisées trouvent un plein épanouissement dans la Foi et la rencontre de Jésus-Christ. Le fondement de la communauté par Mère Gertrude reste présent à l’esprit de beaucoup comme le témoigne l’attachement à l’appellation Ste Gertrude lors de la recherche de la nouvelle appellation « Centre St Gertrude »
- La responsabilité de direction est lourde. Colette l’évoque discrètement « J’ai mis deux ans à me remettre après mon départ ». Il s’agit bien sûr de soutenir des défis, de gérer le quotidien et ses innombrables problèmes concrets qui attendent des réponses rapides. Il s’agit aussi de calmer les angoisses, de remettre les « canards de couloirs » à leur place et d’assurer une contenance qui assure la cohésion d’une communauté complexe. Cela demande une énergie énorme d’autant plus que la direction est souvent prise à partie et mise en cause quand quelque chose se passe mal ou qu’un évènement traumatique réactive les défenses archaïques de la sidération et du clivage.
Colette nous offre une leçon d’engagement dans la durée.
Pas d’idéalisation: la période évoquée était très chargée en enjeux émotionnels. Les colères de Colette étaient parfois épiques et certains restent marqués pas ses remarques cinglantes. Certaines décisions furent jugées injustes.
Le vécu communautaire souffrait d’une carence de structuration de l’axe hiérarchique. L’audit réalisé entre 1989 et 1991avec M. Bernard de Hennin a tenté de résoudre le problème en assimilant l’institution à une ‘entreprise’ non marchande. Les résistances à cet essai ont renforcé la recherche d’un modèle alternatif dans lequel l’axe vertical et l’axe transversal sont reconnus nécessaires l’un à l’autre, complémentaires et parfois conflictuels. Les échanges dans des espaces transitionnels sont valorisés pour mobiliser les tensions.
L’institution semble actuellement toujours en recherche du meilleur modèle (auquel il faut peut-être renoncer pour que le mouvement et la « Vie » soient possibles?).
- Colette s’est souvent trouvée à « l’interface ». Elle avait compris toute l’importance de cette fonction. L’interface permet les différenciations en entretenant un espace de parole, de concertation pour percevoir les complémentarités mais aussi transformer les inévitables tensions en se ralliant à un bien commun supérieur en restant pleinement acteur.
Je pense que cette fonction d’interface qui entretient l’espace transitionnel, permet d’évoluer en conservant la cohésion communautaire.
C’est, selon moi, la reconnaissance de son importance qui fait que l’institution arrive à traverser tempêtes et traumatismes.
-« L’essaimage hors les murs » a été un épisode important de l’évolution de l’institution. Cette orientation audacieuse permettait à la fois de mieux répondre à des besoins spécifiques, de mieux collaborer avec d’autres partenaires (du réseau avant la lettre) et de permettre une différenciation interne de l’institution par des projets cohérents, autonomes. Cette dynamique du « projet » s’est progressivement intériorisée dans l’ensemble institutionnel. Associée au travail de réseau, elle paraît évidente aujourd’hui. Cette expérience de l’essaimage a servi de laboratoire de recherche en avance sur les prescrits administratifs.
-Colette a encouragé la réflexion, prémisses d’un processus continu soutenu par la question « Qu’est ce qui fait institution ? ». Outre le colloque-happening du 135 iéme, elle organisa plusieurs conférences avec des personnalités charismatiques. Guy Gilbert (« Un prêtre chez les loubards »), Jean Lerminiaux (médecin-fondateur de La Petite maison, il avait aussi travaillé à l’IMP), Mony Elkaïm (thérapeute familial systémique), S. Tomkiewicz ( psychiatre au centre de semi-liberté pour adolescents à Vitry)…ont animés ces intéressantes conférences et soirées en présence d’un public varié.
Elle a aussi permis la tenue de séminaires au sein de l’institution et a soutenu la pluralité des référents théoriques de la psychologie clinique (psychanalyse et systémique principalement).
L’institution n’a jamais cherché à trouver sa cohérence de pratiques par un cadre de référence théorique unique mais plutôt dans le mouvement d’une clinique et d’une éthique orientées par le souci de l’enfant fragilisé.
- Malgré son âge respectable, Colette restait très attentive et un peu inquiète quant à l’évolution du monde. Au-delà de cette inquiétude que nous partageons, son témoignage nous transmet quelque chose qui en fait tout le prix.
Avec humilité et par l’exemple, il nous fait entendre cette petite voix immémoriale qui nous accompagne dans les aléas de la vie et nous dit « N’aie pas peur, ne désespère pas, garde confiance en la Vie ». Confiance en ce coeur profond source de compassion qui nous maintient en humanité lorsque nos points de repères se dérobent, que la solitude devient souffrance et que le terme de notre chemin s’entrevoit. Merci Colette.
Luc Laurent
Février 2023
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