« C’est quoi être chrétien ? »
« C’est quoi être chrétien ? », vous avez peut-être déjà été confronté à cette question lors d’un repas de famille ou d’une rencontre. À une époque de ma vie où cette question ne me préoccupait pas, un ami croyant me confiait qu’il ne savait pas ce que cela signifiait exactement. J’avais été étonné. Était-ce sincère ou une boutade? Aujourd’hui je comprends sa réflexion empreinte d’humilité et de défiance vis-à-vis de ceux qui disent « je sais! ». Il n’est, en effet, pas facile de répondre à cette question. Elle contient peut-être un piège, un risque de dérapage. Mais n’est-il pas bon de se la poser de temps en temps sans se contenter des réponses toujours un peu bancales qu’on y apporte. Le temps de ce carême m’a semblé propice pour m’y essayer avec le souhait d’en partager le fruit .
Soyez donc indulgent à la lecture de ceci si vous y consentez.
Laissez-vous inspirer par l’Esprit qui vous aidera à trouver des réponses qui mettent en mouvement. Car être chrétien est avant tout une pratique au quotidien plutôt qu’une affirmation identitaire qui entretient l’illusion d’un supplément d’âme.
Dans un premier temps, ma plume avait suivi l’inclinaison d’un texte bien construit centré sur des concepts qui m’éclairent : dialectique de l’identité et de l’Altérité, sortie de soi par l’éthique et la spiritualité, angoisse liée à notre liberté essentielle de dire oui ou non au travail de la Grâce… Intéressant mais insatisfaisant. Ce sera peut-être pour une prochaine fois.
Je souhaitais que l’acte d’écriture s’accompagne d’un «oui ». Car être chrétien c’est avant tout être transformé par ce « oui » à une sollicitation un peu folle et irraisonnable qui nous tire hors de nous-mêmes et nous fait re-naître au printemps de la Vie.
Pas de texte bien construit donc mais des phrases, des images, des réflexions personnelles, autant de flèches qui vont, je l’espère, dans la bonne direction tout en manquant inévitablement leur cible. Il s’agit d’un ratage heureux car Dieu ne veut pas que nous l’enfermions dans des définitions mais que nous restions en relation avec Lui. Je demande donc à l’Esprit de me venir en aide et de guider mon écriture.
Être Chrétien c’est d’abord prier et dire : « Père qu’attends-tu de moi, quelle est Ta volonté, qu’elle se réalise?! ». Prier et discerner vont de pair. Pour nous aider il y a les Évangiles qui nous invitent à suivre le Christ sur son chemin-Vie et Vérité.
L’écoute de la Parole nous aide à créer notre propre chemin.
Quel bonheur de la partager en groupe de lecture biblique en se l’appropriant et parfois en osant dire « Je ne comprends pas ».
En effet que de versets bousculants dans nos Evangiles, en particulier celui de St Matthieu si souvent cité lors des célébrations…
Mt 16-25. « …qui veut sauver sa vie la perdra, mais quiconque perd sa vie à cause de moi, l’assurera »?
Mt. 10-35. « Je suis venu séparer l’homme de son père, la fille de sa mère….On aura pour ennemi les gens de sa maison ».
Mt. 18-8. « Si ta main ou ton pied entraine ta chute, coupe-les et jette les loin de toi. Mieux vaut pour toi entrer dans la vie manchot ou estropié que d’être jeté avec tes deux mains ou tes deux pieds dans le feu éternel ».
Les Évangiles oscillent entre attitudes compassionnelles du Christ et discours d’une radicalité bousculante. Prenons ces derniers comme des points de repères, des points d’appui qui nous aident à sortir de nous-mêmes, de la clôture de nos protections habituelles. Ce sont des activateurs dynamiques et non des impératifs auxquels il faut se conformer sous la pression d’une peur ou d’un sentiment de culpabilité infantils. Dieu nous veut libres et responsables. C’est notre « oui » librement consenti qu’Il vient chercher en nous. « Oui je me donne à Toi, je m’abandonne en confiance à Ta volonté. En Toi j’existe vraiment ». Langage de l’Amour auquel tout notre être aspire et veut participer y compris notre chair.
L’Eglise-institution ne l’oublie-t-elle pas trop souvent?
Mais être chrétien ne peut se résumer à la recherche d’une sagesse ou d’une Joie ineffable. Le Mal existe et le Satan (le diviseur, le menteur) est omniprésent dans le monde. Il guette en nous le pouvoir du « non ». La mort et la souffrance sont présentes en nos vies.
La force de la Grâce et la profondeur du Mal traversent l’histoire de l’humanité et nos vies personnelles. Le Satan est un ange déchu rempli de haine qui s’est volontairement éloigné de son Créateur. Il tire sa puissance et sa jouissance maligne du pouvoir de ses mensonges et de notre vulnérabilité. Il profite de nos failles et de nos angoisses pour y semer les graines du mensonge fondamental : « Si tu le veux, tu seras comme un Dieu!», « Détache toi de ce Dieu trompeur qui se joue de toi et t’oublie!»
Éternel combat en chacun entre consentir à l’humilité de la créature confiante en l’amour du Créateur et tentation de se suffire à soi-même en adorant des idoles! Ce combat, nous ne pouvons le gagner que si nous accueillons le don de l’Esprit convaincus que l’Amour est plus fort que la mort. L’Agneau blessé de l’Apocalypse est vainqueur. Le Christ est descendu aux Enfers et nous rejoint là où nous risquons de perdre le goût de Dieu, là où notre solitude nous mène au bord des abysses. Le Christ nous tend la main et nous tire vers le Ciel par sa Résurrection. Etre chrétien c’est vivre en communion continuelle dans le mystère de la Passion et de la Résurrection. Il faut accepter de porter sa croix et même davantage en portant le « poids du péché de tous pour tous »(selon Dostoïevski).
De manière plus légère être chrétien c’est rendre grâce en célébrant et en se faisant serviteur. On ne devient pas chrétien tout seul. C’est ensemble en Eglise par les sacrements et l’expérience de solidarités fraternelles que l’on nourrit sa Foi et son Espérance. Ce sont les rencontres, l’intuition du charisme des autres chrétiens et non chrétiens qui nous aident à inventer notre propre chemin.
L’enthousiasme des premières communautés s’est affadi. Les valeurs chrétiennes personnalistes ont percolé dans notre société de plus en plus laïcisée. Mais la lecture des Évangiles contient toujours son ferment révolutionnaire. La conversion est aussi sub-version. Les valeurs du monde y sont transposées sur un autre plan. Être chrétien c’est agir avec d’autres pour construire une société plus juste, plus généreuse avec tous ceux des « périphéries ». C’est plus que jamais être conscient que la survie de l’humanité est liée au respect de la dignité humaine. Cette dignité n’est pas celle d’une super-créature mais d’une créature consciente de sa responsabilité et de sa dépendance vis-à-vis de tout le vivant et des équilibres fragiles qui permettent la vie. L’écologie intégrale prônée par le Pape François peut être le ferment d’une société renouvelée. Plus que jamais nous avons besoin de la grâce de l’Esprit et de notre amour de la vie à travers nos enfants, petits-enfants ….pour relever les défis présents et à venir.
Que nous soit accordé de cheminer ensemble en Eglise et en dehors d’elle.
Luc Laurent
Temps pascal 2023.
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