jeudi 17 août 2023

 Une place pour la spiritualité dans le Centre Sainte Gertrude? 

    

Réponse à Jean-François


   -Je propose  d’évoquer ce qu’est la spiritualité selon moi. Quelle place peut-elle occuper dans notre vie et dans le travail en institution de soins?


   -Comme tu le précises Jean-François la spiritualité se vit dans des moments ponctuels, des « instants » qui nous mettent en contact avec une autre dimension, peut-être une dimension première ( un en-deçà ou un au delà de la vie courante). Ces instants sont précieux et bouleversent parfois notre vie.

Jean Marc Mahy a passé 20 années en prison. 

Un jour une visiteuse frappe à la porte de sa cellule avant d’entrer. Moment décisif pour lui et la suite de sa vie. Le « toc toc » signifiait qu’il était une personne ( et non un détenu) pour quelqu’un. Un instant qui  détermine un avant et un après même si son importance ne peut être repérée qu’après coup.

Suite à cette expérience il semble être sorti de son propre enfermement dans une trajectoire délinquante. 

Il est devenu le témoin (par le théâtre et lors de rencontres avec des jeunes) que cette « conversion » (le mot est de moi). 

  La conscience de la présence de cette dimension dans notre vie peut donner envie de la cultiver.


   -Personnellement, elle m’aide à traverser l’angoisse avec lucidité. Grâce à elle je trouve la joie de continuer à espérer.

La spiritualité est un des noms par lesquels nous désignons ce souffle qui nous anime et nous rend solidaire du vivant.

 Pas de spiritualité sans compassion en particulier vis à vis de nos frères et du monde qui nous entoure.

Elle nous met en mouvement. Elle ressource nos énergies.


   -La spiritualité est l’expérience de notre relation à un Tout qui nous justifie parce que nous avons l’intuition d’en faire partie et d’y participer.

Ce Tout on peut l’appeler Nature ou Dieu.

Comme tu l’évoques également elle nous ramène à nos justes proportions au dépend des prétentions de notre Moi.

 Mais même si nous ne pesons pas lourd, nous pouvons (nous devons?) être ces « colibris qui font leur part » pour éteindre l‘incendie de la forêt. 


   -Il me semble important de reconnaître l’ancrage corporel des sensations liées à la spiritualité.

« Le Verbe s’est fait chair » (Ev.selon St Jean).

 La psychanalyse peut, elle aussi, apporter un éclairage sans épuiser le sujet.

La naissance nous fait vivre l’expérience bouleversante de la perte de l’unité intra-utérine.

Le début de notre respiration aérienne est associé à l’accueil que nous trouvons dans l’amour inconditionnel de nos parents.

 Bien respirer, accueillir la beauté et la bonté nous aide à retrouver cette relation sécurisante à un Tout à la fois perdu et retrouvé…


    -Qu’en est il du rapport avec la religion?

  Le croyant chrétien que je suis retrouve cette relation au Tout par la confiance en un Dieu d’Amour. Un Dieu qui reconnaît et interpelle chacun par son prénom. Un Dieu retiré qui laisse place à la liberté de l’être humain en lui offrant son Alliance pour se libérer de la séduction du mal et traverser ses angoisses. Un Dieu qui demande notre participation, notre consentement à cette relation privilégiée avec Lui. Dieu se révèle dans son Fils, le Christ, Vie, Chemin et Vérité. Nous avons la possibilité de communier avec Lui en Eglise dans le mystère de sa mort et de sa résurrection. Avec le Christ, porter sa croix (la sienne, la nôtre) pour que tous soient sauvés et triompher du mal par l’Espérance et la fraternité. 

La confiance suppose aussi le doute et l’incompréhension.


 La religion propose des croyances et un récit qui permet d’organiser des rites et une vie communautaire dont l’homme a besoin pour vivre sa spiritualité plus concrètement.

La spiritualité me semble être la matrice dont sont issues les religions. Celles-ci proposent du cadre, du récit pour que le souffle de la spiritualité puisse rassembler, créer de l’enthousiasme.

La religion peut dévier de son but et se pervertir en se laissant instrumentalisée par des enjeux de pouvoirs. C’est hélas trop souvent le cas comme l’histoire le démontre.

Il me semble intéressant de ne pas dévaloriser cette interdépendance entre spiritualité et religion. L’une et l’autre peuvent s’enrichir à condition de maintenir vivant le germe qui donne naissance à la religion et de défendre la liberté de discernement.




   -Parler de spiritualité nécessite d’avoir recours au paradoxe, à l’oxymore ou à des formulations qui déroutent la raison, la pensée opératoire.

C’est le domaine du « trouvé-créé » à la fois engendré par un réel insaisissable et par notre activité mentale qui lui donne forme.

C’est le détour par une altérité qui permet de construire un Je. C’est la reconnaissance de notre part divine dans nos pauvretés et fragilités. 

 

-La spiritualité n’est pas qu’affaire de croyances individuelles. Elle nous met tous en relation avec le mystère  de l’origine et des fins dernières. Elle nous justifie nous aide à garder le sens de notre dignité devant le néant et notre part de malignité, de folie débridée. Elle n’est pas une simple illusion consolatrice. Elle est aussi réelle que le mal et la mort qu’elle aide à  reconnaître sans sombrer dans le désespoir ou la perversité.


Elle ouvre un espace de liberté, nous fait sortir de nos cadres et conforts, et nous aide à ne pas focaliser sur nos présupposés alimentés par des discours dominants.


-L’homme moderne n’est pas confronté qu’à la réalité de son  néant. Il est aussi angoissé par l’opacité de ses pulsions, la complexité de son monde intérieur.

La psychanalyse nous enseigne que les pulsions sexuelles doivent rencontrer les « castrations symboligènes » (cf. Françoise Dolto) pour s’ humaniser au contact de la Loi symbolique véhiculée par la parole.

Que seraient ces « castrations » et cette Loi sans le souffle qui promet qu’elle nous ouvre à notre liberté essentielle. Le fondement de cette Loi symbolique ne peut être objectivé, la promesse est sans garantie. Elle requiert un acte de foi.

 Pour la psychanalyse, le renoncement pulsionnel est favorisé par l’angoisse de castration. « Je renonce à la satisfaction brutale de mes pulsions parce que j’ai peur de perdre quelque chose de précieux qui fait partie de moi. »

La spiritualité quant à elle favorise un renoncement par la confiance et l’amour. « Je consens à lâcher prise parce que ce que je perds devient un don fait à l’autre, un passeport pour une vraie relation ‘Je-Tu’  qui m’accomplit. » Devenir une vraie personne (et non un personnage) est un chemin de Vie.


 

   -Est-il possible de  donner une place à la spiritualité dans le travail institutionnel qui se définit avant tout par un mode opératoire?

Cela apporte t il un « plus » dans la poursuite de ses objectifs? 


.Dans mon travail j’ai toujours été, comme toi, très conscient du risque de  se contenter du mode opératoire. La clinique du travail institutionnel met en évidence l’importance de la fonction contenant, de l’éthique et des valeurs qui permettent de traverser l‘angoisse et d’en rectifier les effets défensifs qui clivent, dénient ou entraînent des débordements.

Reconnaitre l’importance de la spiritualité ne permet-il pas de résister au « tout opérationnel »?


.En tant qu’intervenant, je crois qu’il est bon de témoigner que la spiritualité fait partie de la vie.

Oser en parler et reconnaître son importance  est déjà un grand pas.


.La manière dont elle enrichit la vie de l’intervenant va l’amener à être vecteur des autorisations fondamentales qui aideront le bénéficiaire à mieux vivre: « Tu as une valeur unique en tant que personne, tu me touches et m’importes par ce que tu es, tu es capable de penser, de ressentir par toi même, tu as une liberté inaliénable… ». Ce sont des autorisations implicites mais vécues au quotidien dans les relations avec le bénéficiaire ( et les collègues). Elles donnent force au travail institutionnel.

Il s’agit là du niveau individuel. Chaque intervenant est différent à cet égard.


   Qu’en est il au niveau institutionnel ?


.Le spirituel doit être distingué du religieux qui relève de la sphère privée. Reconnaître le bien fondé de la laïcisation des institutions et de ses  outils opérationnels.

Laïcisation sans crispation.


.Il doit  être distingué de ce qui est appelé « valeurs » dans le langage opérationnel et le canevas classique des projets institutionnels.

Les « valeurs » sont des abstractions définies de manière consensuelle. La spiritualité renvoie à un réel insaisissable mais qui nous justifie dans ce que nous sommes y compris dans cette part de néant (ou d’enfer pulsionnel) que nous ne pouvons approcher sans terreur ni vertige. Cette part de nous-même que nous préférons cacher est négligée (niée?) dans le paradigme opératoire qui fonde tout sur notre être raisonnable et présupposé autonome.

Oser faire référence à l’importance de la dimension spirituelle dans le projet institutionnel.


.Ouvrir des espaces de paroles où réfléchir à la place du spirituel, en défendre les spécificités est déjà un grand pas. C’est reconnaître que le langage opérationnel est utile mais non suffisant pour être à la hauteur de notre engagement humain dans notre travail.


.Se réjouir de certaines actions/activités qui  débordent des cadres habituels ( je pense à cette journée de grand déménagement et de collaboration avec des volontaires d’une entreprise). Certains y retrouveront le souffle de l’Esprit. Favoriser de telles initiatives.


.Favoriser les expressions artistiques. Cela se fait depuis bien des années dans le Centre.

Être conscient qu’elles valorisent l’artiste et le participant. Mais aussi qu’elles élèvent nos âmes et témoignent de sa quête d’un Tout qui console.

Inviter des artistes, des « passeurs de lumière ». 


.Autoriser, encourager les intervenants sensibles à la dimension spirituelle à s’investir dans une réflexion partagée ou à animer un atelier avec les bénéficiaires (apprendre à respirer, parler de choses profondes, s’émerveiller devant la beauté…)


.Être très attentif et accompagner le bénéficiaire (et sa famille) lorsqu’il souhaite s’engager dans une démarche religieuse ( confirmation, communion, baptême et autres rites religieux).


.Notre institution a un fondement chrétien et a tenu à conserver la référence « Sainte Gertrude » dans sa nouvelle appellation.

Pourquoi ne pas proposer une fois par an, une messe d’action de grâce (prêtre choisi) au personnel et bénéficiaires? Libre à chacun d’y participer ou pas.


.Ne pas avoir peur d’une collaboration avec un service du diocèse pour réfléchir à tout ceci tout en conservant une totale indépendance. Collaboration à bien définir au préalable.




                                             Luc Laurent


                                               Août 2023


Je t’offre un extrait des « notes intimes »  (1920 à 1933)  de Marie Noël poétesse à découvrir ou redécouvrir pour la beauté de son écriture et la profondeur de ses méditations.

Elle traverse une crise très douloureuse. Tous ses repères se sont effondrés mais, comme Job, elle continue à interroger Dieu.

 












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