La fable du grand inquisiteur constitue un chapitre important des « frères Karamazov » de F. Dostoïeveski. Ce « grand inquisiteur » peut nous aider à comprendre pourquoi nous pouvons trouver notre « bonheur » dans des relations de soumission/domination aliénantes pour notre liberté.
L’action se situe en Espagne au 16 ième siècle. Jésus revient sur terre pour voir comment se comporte l’humanité. Le grand inquisiteur membre éminent de l’Eglise le fait arrêter et le condamne à mort. Son message de liberté et d’amour risque de perturber l’ordre social bien établi, régulé par les autodafés. Son message est encombrant.
Selon l’inquisiteur l’être humain est incapable de supporter le poids de cette liberté qui lui a été offerte. Elle le conduit au malheur. Les autorités s’arrangent donc, pour son « bonheur », de le manipuler par la force du « mystère » du « miracle » et du « pouvoir »
(Je serais tenté de rapprocher le « mystère » de l’opacité toute-puissante des décisions de certains dirigeants; le « miracle », des mensonges à vocation pseudo performative; le « pouvoir », de l’idolâtrie charismatique entretenue par certains dirigeants).
Cette fable révèle sans doute une vérité profonde que beaucoup partagent. Oui notre liberté essentielle ( pas celle de choisir tel ou tel produit, telle ou telle modalité de plaisir ou de distraction, ni celle qui consiste à affirmer sa toute-puissance…) n’est pas facile à assumer. Elle est vertigineuse, dépasse souvent nos forces et s’accompagne d’angoisse. Pour le croyant elle convoque l’alternative entre le non et le oui, entre le néant et un sens mystérieux, incertain et transcendant, impliquant une perte d’autonomie du « moi » à réorienter vers le bien commun et une confiance dans une Altérité interne.
Chacun ne crée-t-il pas ( n’invente-t-il pas?) ses propres aménagements en assumant plus ou moins les implications de cette liberté essentielle et accordée. Ne jugeons pas ces aménagements mais restons conscients que cette difficile (impossible?) liberté est au cœur de notre dignité humaine et de notre projet d’accomplissement (jamais abouti).
La fable se termine par un baiser de Jésus sur les lèvres « exsangues et vieillies » de l’inquisiteur. Ce dernier ressent une chaleur dans son cœur mais maintient son point de vue. Les êtres humains sont plus heureux dans l’aliénation qu’en assumant leur liberté et il faut des dirigeants habiles pour les en distraire. Le Christ n’est toutefois pas mis à mort, libéré, il s’en va dans les rues sombres de la ville….le suivre dans son utopie ou celle qu’Albert Camus développe dans « la pensée de midi » (L’homme révolté)?
Fable puissante, bien actuelle qui donne à réfléchir.
Réfléchissant encore au texte de madame Tulkens et suite à la lecture d’un article du monde diplomatique ( Pour en finir avec le chantage à la dette- F. Lordon octobre 2025), je me dis que l’articulation structurelle et dynamique ( démocratie, état de droit, droit de l’homme/dignité) cache un quatrième terme dont le pouvoir est déterminant. C’est celui du marché et donc des investisseurs qui fixent notamment le taux de la dette des états. Peut-être est-ce le grand inquisiteur de notre temps?
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